L’homme sans chichis

A la télévision, il est aujourd’hui courant de « suivre » les gens. Tu as peut-être vu, ces jours derniers, le reportage sur la campagne d’Emmanuel Macron : un micro HF sur lui en permanence, une caméra discrète dans son sillage, des heures et des heures de rushes – on prend tout ce qui se présente, des jours et des jours de montage. A l’arrivée le produit est livré tel quel, sans commentaire pour expliquer ou lier les séquences. Il doit s’imposer de lui-même, sans qu’il soit besoin de le présenter.

C’est sur ce principe, appliqué aux artistes, qu’est construit Le Journal de la création.

Lorsque l’on prépare un documentaire classique, on le structure en amont. Avant qu’il n’existe en images, son chemin est tracé. Là, on part sans savoir. L’intérêt de ce qu’on va filmer, on ne pourra l’évaluer qu’après, car le sujet n’a pas besoin de nous pour s’inventer.

Sur le terrain, je suis couplée à un réalisateur. Il est essentiel de s’entendre, d’abord parce que l’on passe beaucoup de temps ensemble, y compris les soirées en province ou à l’étranger. Ensuite  parce qu’il y a des situations dans lesquelles on ne peut pas se parler et qu’il faut se comprendre sur un regard ou sur un signe. Ils sont deux, en alternance : Rémi Duhamel et Patrice Le Van Hiep. J’ai de la chance, je les aime tous les deux.

Pour mon baptême du feu, Rémi et moi partons à Montbéliard. Au programme : des repérages avec Jean-Pierre Mocky pour « Tout est calme », le film qu’il prépare.

Au téléphone, il m’a parlé de son scénario, une sombre histoire de confrérie avec de l’amour et des crimes. C’est assez confus mais je me dis que ça s’éclaircira. En réalité, dans cette intrigue, tout me semblera jusqu’au bout brouillon et chaotique.

Pour me remettre dans le bain, il y a quelques jours j’ai relu les critiques publiées quand le film est sorti. Dans Télérama, Pierre Murat restitue fidèlement ce que j’ai vu de l’intérieur. Pour justifier ce qu’il décrit comme un ratage, il conclut par ces mots : « C’est que Mocky, le pauvre, tourne ses films avec trois francs six sous. Et qu’à l’évidence, là, il manquait les trois francs »…

L’argent, c’est l’obsession de chaque instant. Dans tous les choix qu’il opère, le premier critère pour Jean-Pierre Mocky c’est le prix. Comme il s’autoproduit et que, de nature, il est franchement radin, il s’enthousiasme pour ce qui est gratuit.

A Montbéliard, nous visitons la forteresse dans laquelle il va installer sa secte, censée vivre en un lieu souterrain et secret. Il y a là quelques officiels, rapport aux autorisations. C’est un premier bon point : le décor ne lui coûtera rien. Il s’inquiète aussi des endroits où les acteurs pourront dormir et prendre leurs repas. Évidemment il cherche le moins cher, mais au moins il leur offre un lit. En ce qui le concerne, il estime qu’il n’en a pas besoin ; tout le temps du tournage, il dormira dans une école désaffectée. Avec son chien.

Pour la petite histoire, ce chien il ne l’a pas voulu. Il me confiera que c’est un cadeau de rupture, trouvé un matin sur son paillasson. Un autre que lui s’en serait probablement débarrassé, mais Mocky prend la vie comme elle vient : il n’avait pas de chien, eh bien il en a un…

Dès le premier jour de tournage, je comprends que « Tout est calme » ne figurera pas parmi les incontournables de sa filmographie.

D’abord, la plupart des acteurs sont insignifiants. On est loin, très loin des Michel Simon, Bourvil, Jacqueline Maillan, Jeanne Moreau ou Jean Poiret qui ont enchanté nombre de ses films. La seule tête connue, c’est celle de Noël Godin, l’entarteur belge, qui semble tombé là complètement par hasard.

Ensuite, il y a une pression permanente pour que chaque scène soit mise en boîte à la vitesse grand V. Sur n’importe quel plateau de cinéma, lorsque le metteur en scène dit « Moteur », on commence à tourner. Mocky, lui, lance le premier « Moteur » alors que ni les acteurs, ni les techniciens ne sont encore en place. À chaque fois le chef opérateur le lui fait remarquer, à chaque fois il s’énerve, crie, hurle des « Moteur » en rafales et finit au bord de la crise de nerfs. La première fois j’y crois, mais instantanément il se tourne vers moi, rigolard, et vient me glisser à l’oreille que c’est du chiqué, qu’il se conduit comme ça parce que sinon ça traîne, et que le temps, forcément, c’est de l’argent…

 

 

A un moment donné, il tourne une scène dans laquelle les personnages évoquent une histoire de passeports – qu’ils ont volés ou qu’ils ont falsifiés, je ne sais plus. Il est satisfait dès la première prise et s’apprête à poursuivre quand Edmond Richard – le directeur de la photographie qui tourne là son douzième film avec Mocky – lui dit que non, ça ne va pas. Pour lui, il faut que l’on voie  les passeports, parce que sinon on ne comprend pas. Mais Mocky ne veut rien entendre et considère que la scène est bouclée. Cela va nous permettre, avec Rémi, d’enregistrer une séquence d’anthologie : à l’heure du déjeuner, alors que le plateau est déserté, Edmond Richard récupère discrètement les acteurs concernés et va tourner les plans manquants. En cachette…

Chaque journée que nous passons sur le film, en préparation, en tournage, en montage, s’achève par un temps d’interview. Avec les autres, j’ai toujours l’impression qu’ils réfléchissent en même temps qu’ils répondent aux questions. Avec lui non. Sur ce qu’il fait, sur ce qu’il est, il s’exprime sans filtre, sans louvoyer, probablement parce qu’il se contrefiche d’être jugé.

Tout au long de notre collaboration, il me parle beaucoup de sa vie personnelle, de ses échecs sentimentaux et de cette solitude dont il voudrait sortir. Il cherche une femme et préfèrerait que ce ne soit pas une comédienne, pour ne pas se sentir obligé de l’inclure dans chacun de ses films. Un jour il me demande s’il y a quelqu’un dans ma vie. Je dis que oui, il dit alors tant pis. C’est un homme sans chichis.

Je n’ai jamais vu le film terminé. D’habitude il y a une avant-première, une fête à laquelle je suis conviée. Pas chez Mocky car depuis longtemps déjà, ses films sortent en catimini.

Celui-ci, c’est peut-être le plus mauvais. Mais pas loin de 20 ans après, je crois que je vais, quand même, m’offrir le DVD.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Moteur !

Comme chacun d’entre nous, je me demande parfois si j’aurais pu exercer une autre profession. La réponse est oui, forcément ; on se découvre, dans l’accomplissement, des aptitudes et des désirs insoupçonnés. Mais le journalisme a un avantage que je ne trouve à aucune autre : il recouvre une infinité de métiers. C’est une aubaine pour ma conception de « l’avancement » à l’horizontale et ma propension à tracer ma route en faisant des pas de côté.

Celui que je vais faire à l’automne 98 sera plus décisif qu’il n’y paraît.

Il se trouve que Jacques Nerson – mon ancien partenaire du Masque et la plume – est depuis quelque temps rédacteur en chef du Journal de la création. C’est une émission culturelle diffusée le dimanche matin sur La Cinquième (devenue France 5) et produite par Serge Moati. Je ne l’ai encore jamais regardée lorsqu’il m’appelle pour me proposer d’intégrer l’équipe. Tout naturellement je demande  » pour le théâtre ? », et je reste coite quand il m’annonce que pas du tout, c’est pour le cinéma. Il sait que c’est un domaine dans lequel je n’ai aucune légitimité mais il m’assure que cela n’a pas d’importance, que j’ai les compétences pour faire ce qu’il demande.

Il n’a pas tort : j’ai des yeux, des oreilles, pas mal de patience et une assez grosse faculté d’empathie. En fait, le boulot, c’est accompagnatrice.

Il s’agit de choisir un artiste et de le suivre sur un projet, de bout en bout. Depuis vingt ans, le concept a été maintes fois copié ou adapté, mais à l’époque il était novateur. L’émission aborde toutes les formes d’art et les traite de la même façon. À chaque fois, la relation avec l’artiste s’installe dans la durée, avec un bonus pour le cinéma car les étapes de la réalisation d’un film sont presque aussi nombreuses que les stations d’un chemin de croix (si tu es païen tu ne sais pas, il y en a 14)…

Évidemment j’accepte. Il va m’être donné de côtoyer le rêve, de le voir s’affronter à la réalité, d’être dedans en restant à côté. Je vais juste recommencer à jongler un peu avec l’emploi du temps. Les films se tournent rarement à Paris et je dois assurer mon émission tous les matins sur Radio Bleue. Il faut prévoir, enregistrer, donner parfois un gros coup d’accélérateur. Mais heureusement, de ce côté-là je jouis d’une entière liberté.

Une fois le marché conclu, je dois répondre à une question cruciale : qui ? Je ne peux pas démarcher au petit bonheur la chance. J’épluche « Le Film français » qui donne chaque mois la liste des films en préparation. C’est un indice, mais certains y figurent et seront retardés, voire annulés. Et puis je n’ai pas l’intention de foncer sur le premier venu, au seul motif qu’il a un planning compatible. C’est la première difficulté, et lorsque je l’aurai surmontée, il va s’en présenter une autre.

Réaliser un film, c’est assumer les responsabilités d’un capitaine de gros navire, gérer le temps, l’humain, le matériel, et simultanément, impérativement, rester connecté à sa propre vision. C’est loin d’être tranquille. Alors pourquoi s’encombrer, en plus, d’une équipe de télé attachée à ses basques ? D’autant qu’accepter notre présence, c’est l’imposer à tous, à commencer par les acteurs – et les actrices – qui sont souvent très pointilleux sur le contrôle de leur image…

 

Quelques-uns des films auxquels j’ai le sentiment d’avoir « participé »…

 

Une fois le contact établi, à chaque fois, j’entrerai dans une phase de négociation pour qu’une règle soit clairement définie. Nous, la télé, promettons d’être quasi invisibles. Pour moi c’est facile, ça l’est beaucoup moins pour le réalisateur qui m’accompagne et qui filme. Sans compter qu’il y a des situations dans lesquelles nous avons besoin d’un ingénieur du son, et de la grande perche qui va avec !

Nous nous engageons également à ne pas filmer ou ne pas diffuser une séquence si cela nous est expressément demandé. C’est un contrat moral, nous ne soumettons pas les reportages pour validation. Mais il y a aussi une clause contraignante pour la personne que nous suivons : à chaque étape, à l’issue de chacun de nos tournages, j’ai besoin d’une longue interview. Sur les phases préparatoires, cela ne pose pas de problème particulier, mais lorsque le film est en cours de réalisation, que les journées sont harassantes, interminables, cela pourrait s’apparenter à une torture.

Pourtant, aucun n’a jamais tenté de se défiler. Je me souviens notamment de Catherine Breillat commençant l’interview dans une chambre d’hôtel à 1h du matin et me parlant durant deux heures, sans laisser transparaître la moindre impatience…

Finalement, le premier, ce sera Jean-Pierre Mocky.

Et ce ne sera pas triste.

En vacances… (une fois n’est pas coutume)

Un mois d’avril de la fin des années 90, je pars quelques jours en Bretagne. J’ai enregistré une semaine d’émissions pour me permettre d’aller respirer.

Avec mon compagnon, nous avons loué une petite maison au bord de la mer, choisie sur le catalogue des Gîtes de France, et le lieu est paradisiaque. Nous échangeons quelquefois avec les propriétaires, un couple de retraités – manifestement fortuné – qui habite à proximité. Et qui finit par nous convier à une petite sauterie, « avec quelques amis ». C’est la tuile, car on est plutôt là pour se vider des autres, mais comment refuser ?

A l’heure dite, nous nous exécutons, résignés à faire la connaissance des notables du coin.

La première personne à qui je serre la main m’est présentée comme un « ancien ministre de la mer ». C’est inattendu, mais bon, la mer, la Bretagne, tout ça…

La deuxième est une navigatrice « qui vient de traverser l’Atlantique à la rame ». Effectivement, je l’ai vue à la télé. Rebelote pour l’inattendu, la mer, la Bretagne et tout ça…

Je salue ensuite un asiatique dont les traits me laissent à penser qu’il s’agit d’un Chinois.

Bien vu. A peine a-t-il le dos tourné que la maîtresse de maison me glisse à l’oreille que « c’est le fils de Tchou En-laï »…  Où suis-je ?

J’ai la vision de ce type, enfant, sautant sur les genoux de Mao Tsé-Toung et, simultanément, je commence à scruter les angles à la recherche de la caméra invisible.

Mais la cerise sur le gâteau, je ne la vois d’abord que de loin : un homme arpente le jardin, un téléphone mobile à la main. Lorsqu’il arrive à ma hauteur, mon impeccable hôtesse me décline son identité sur le ton de quelqu’un qui sait qu’il produit son effet. Le monsieur, c’est Patrick Le Lay.

A ce moment-là il dirige TF1 depuis déjà quelques années, sa puissance et sa notoriété sont à leur apogée.

Tu penses que si je te raconte cette histoire, c’est que cette rencontre va changer le cours de ma vie ?

Nenni.

Même dans ce contexte, en petit comité – nous ne sommes pas plus d’une douzaine – il est antipathique et donne le sentiment qu’à part son téléphone, rien ni personne ne peut l’intéresser. Son épouse, en revanche, se révèle communicative. J’ai un peu de mal à suivre car elle mentionne sans arrêt un « Bernard » dont j’ignore absolument tout. Quand « Bernard » -qui a l’air d’avoir des ennuis – a besoin de se reposer, il vient chez les Le Lay. Et la dernière fois, ce « pauvre Bernard » s’est réveillé dans une mare de sang parce que la chienne a fait une hémorragie. J’ai beau ne pas piger grand-chose, je prends un air de circonstance, tant pour  « Bernard » que pour la chienne. Ce n’est qu’au bout d’une heure, quand quelqu’un énoncera enfin son patronyme, que je comprendrai qu’elle me parle de Bernard Tapie !

Résumons.

Je pars une semaine pour rompre avec mon quotidien qui n’est fait que de rencontres avec des gens connus, des personnalités.

Je choisis exprès une maison isolée, en pleine nature avec vue sur la mer.

Et c’est là, à cet endroit, que je me retrouve aspirée par le flux de ce que je suis toujours parvenue à tenir à distance : les mondanités.

Une carte postale ancienne de Lancieux, où était la maison. (Je n’ai pas d’images personnelles, je n’ai jamais pris une photo de vacances).

059_001

 

Depuis que je couvre l’ensemble du champ culturel avec mon émission de radio, je suis invitée presque tous les jours à un vernissage, une inauguration, le lancement d’un livre, d’un film, ou la remise d’un prix. Je n’y vais pas, et les doigts de mes mains suffisent à recenser les cocktails auxquels je me suis rendue tout au long de ma vie.

Et là tu te dis, quoi, comment, une journaliste ne doit-elle pas sans cesse enrichir ses « relations » et son « carnet d’adresses »? Une journaliste doit surtout savoir identifier les personnes qui peuvent l’informer, l’éclairer, l’aider à répondre aux questions qu’elle a décidé d’explorer. On ne tombe pas dessus miraculeusement en restant planté une coupe à la main, un sourire à la bouche.

Il en va de même pour les opportunités professionnelles. Ce n’est pas en disant bonjour à trois célébrités que l’on trouve du boulot. Pour cela, plus que les relations ce qui compte c’est d’avoir un réseau. Fondé essentiellement sur la reconnaissance de mon travail, le mien n’a jamais été étendu mais il s’est avéré solide.

C’est lui qui va me reconnecter à la télévision, ce n’est pas cette rencontre avec Mr Le Lay. Que je verse au dossier des innombrables farces que m’a réservées l’existence.

Ecrire pour l’oeil ou pour la bouche

Depuis que j’ai commencé à te raconter cette histoire, je ne fouille pas que ma mémoire. Je passe des heures dans les cartons, à rechercher des pièces à conviction, et ce que je retrouve n’est jamais ce que je crois avoir gardé.

Je viens de tomber sur un paquet de conducteurs (le conducteur, c’est la trame de l’émission couchée sur du papier, ce dont on se sert au micro mais aussi en régie, pour savoir quand il faut envoyer un son, une chanson…).

Ce sont ceux de « Par monts et par mots », l’émission qui remplace « A mots découverts » sur la grille d’été de Radio Bleue en 98.

C’est un projet qui n’est pas du tout adapté aux moyens dont nous disposons, et en décidant de le mener à bien, je nous impose un travail de titan, à Françoise et à moi.

L’idée, c’est de piocher dans les émissions des trois années qui viennent de s’écouler et de regrouper les extraits par thème : l’enfance, le travail, la famille, la vieillesse, l’amour, les racines, la religion, l’amitié, le rire, les larmes…

D’abord cela veut dire ressortir les bandes de l’INA, où elles sont conservées, et réécouter des heures et des heures d’émissions. Nous ne sommes pas encore à l’ère du numérique, les kilomètres de bande magnétique sont enroulés autour d’un noyau en métal, et gare à toi si tu casses la galette en la manipulant… Il faut repérer les passages que nous pourrons utiliser, les copier, les monter, les minuter. Et s’assurer que sur chaque thème l’ensemble est cohérent. Ensuite, il me reste à écrire l’enrobage, à construire les passerelles qui permettent de cheminer entre les points de vue et les témoignages.

Je m’amuse à tirer le fil qui va relier Michel Jobert à  Darry Cowl, François Nourrissier à Marthe Villalonga, Yves Coppens à Jean-Marc Thibault, Alexis Gruss à  la Comtesse de Paris…  Un fil que je rallonge ou que je raccourcis au moment où je vérifie si « ça rentre », le chronomètre à la main.

 

Première page – sur quatre – de l’une des émissions sur l’amour, avec Frédéric Dard, Georges Moustaki, Christine Gouze-rénal, Roland Petit, Anouk Aimée, Jean d’Ormesson, Didier Decoin, Alphonse Boudard et Jean-Pierre Mocky. 

bonconducteur_radio

 

Lorsqu’on écrit pour être lu, le mot est nu. Il n’est paré que du reflet des autres mots que l’on pose à côté. La phrase ne doit rien au hasard, elle est ordonnée et pesée.

Écrire pour la radio, c’est autre chose. Trimballé par la voix, balloté par le rythme, modulé par l’intonation, le texte est taillé pour la bouche.

Pour le soumettre à l’effet que l’on veut en tirer, on gonfle le mot, on l’écrase, on le martèle, on le susurre… Il se retrouve accompagné d’un cortège de fioritures, des « hein », des « alors », convoqués à seule fin de lui insuffler de la vie.

Il y a de l’artifice dans la façon dont on s’adresse aux auditeurs, de fausses hésitations, des répétitions programmées, des naïvetés ou des indignations surjouées… (Je ne parle évidemment que des programmes, l’information, elle, est régie par d’autres codes).

Longtemps on a pu ignorer que parfois, attablé devant son micro, la femme ou l’homme de radio se démène, grimace et gesticule. Pour haranguer un auditoire dont on ne perçoit rien, l’outrance est nécessaire. Je préférais quand elle restait cachée.

Désormais, la radio est filmée, découpée, postée et repostée sur les réseaux sociaux. Lorsqu’il m’arrive de regarder, je me sens comme au restaurant avec une vue sur la cuisine… On entend beaucoup mieux en détournant les yeux.

C’est à tout cela que j’ai pensé en relisant ces conducteurs de l’été 98.

A ce moment-là, je suis en manque de l’écriture pour l’oeil. J’aimerais retrouver une vraie collaboration avec un journal, mais je ne cherche pas.

Je fais confiance à l’avenir, que je me suis toujours représenté comme un magasin de pochettes-surprise.

Dans la prochaine, celle que j’ouvre à l’automne, il n’y a pas de presse écrite.

J’ai tiré la télévision.

 

 

 

 

Juste une mise au point

Le 16 janvier dernier, ici même,  j’intitulais mon dernier billet Concordances de temps sans penser une seconde que ce titre pouvait être prémonitoire.

Ce jour-là, en effet, je t’ai parlé de mon unique article pour la Revue des Deux Mondes, en 1996. Comme il était possible que tu n’aies jamais entendu parler de ce très vieux – et peu visible – média, j’ai même pris soin de t’en dresser rapidement l’historique.

Je t’ai aussi expliqué que j’avais stoppé là ma collaboration parce que compte tenu du travail fourni, c’était vraiment trop mal payé.

Quelques jours plus tard, par le biais de l’actualité, plus personne ne pouvait ignorer l’existence de la Revue des Deux Mondes. Le Canard Enchaîné révélait que Pénélope Fillon, épouse d’un candidat à la présidentielle,  y avait été salariée durant vingt mois à raison de 5000 € mensuels, et que durant cette période (2012-2013) elle n’avait publié que deux petites notes de lecture.

J’ai recherché ma feuille d’honoraires pour en avoir le coeur net. Je l’ai trouvée. J’avais perçu 2 000 francs brut pour un article de dix pages.

Pour traduire les francs de 1996 en euros de 2012, je me suis fait aider par le site de l’INSEE. Leur outil de conversion est le plus crédible car il donne les équivalences en pouvoir d’achat.

Le résultat, c’est que mes 2 000 francs de 1996 valent 391,44 € de 2012.

D’un côté 100 000 euros pour deux petites notes de lecture, de l’autre 391,44 pour un article d’une dizaine de pages.

Alors j’ai pensé que oui, il y avait bien « Deux Mondes » et que cet écart le disait mieux qu’un long discours.

C’est pour cela que j’ai décidé de publier ma feuille d’honoraires sur Twitter, en mentionnant la correspondance monétaire. Comme il n’y a pas de raison, je te la montre aussi.

 

img_1488

 

Depuis trois jours elle a été retweetée des centaines de fois, le plus souvent avec des commentaires scandalisés.

J’ai été contactée par des journalistes qui voulaient m’interviewer. J’ai refusé, pour la simple raison que je n’ai rien à dire de plus. Je ne connais ni les gens, ni le fonctionnement de la Revue des Deux Mondes, je n’y ai même jamais mis les pieds.

Mais mon témoignage n’a pas plu à tout le monde. J’ai reçu des messages de personnes qui justifiaient ma rémunération par mon incompétence, qui qualifiaient mon article de « nul » ou qui jugeaient « qu’il ne valait pas tripette ».

Où donc avaient-ils pu le lire ?

On a aussi mis en doute l’authenticité de ma feuille d’honoraires en m’accusant de l’avoir « bricolée » et on s’est demandé « qui » était derrière tout ça…

C’est grotesque.

Je n’ai rien à cacher, l’article peut désormais être consulté ici.

Faut-il avoir peur du vent

 

capture-decran-2017-01-29-a-04-02-34

 

 

Et je reviens très vite – d’ici deux ou trois jours – à nos moutons.

 

 

 

 

Concordances de temps

François Mitterrand meurt le 8 janvier 1996.

InfoMatin aussi.

C’est une coïncidence et un effet de l’ironie du sort. En fixant à l’avance la date de dernière parution de son quotidien, André Rousselet ne pouvait pas savoir qu’il s’empêcherait, à un jour près, de rendre hommage à celui qui était son ami et dont il allait être l’exécuteur testamentaire…

Ce 8 janvier, alors que toutes les rédactions planchent sur un dossier spécial consacré à l’ancien président, les journalistes d’InfoMatin s’occupent à rassembler leurs affaires personnelles.

Le journal aura tenu deux ans. Il s’est stabilisé autour de 70 000 exemplaires, c’est insuffisant et Rousselet considère qu’il a perdu assez d’argent.

C’est la première fois que la disparition d’un média pour lequel je travaille ne remet pas en cause mon équilibre financier. Je perds une partie de mes revenus, mais il me reste l’essentiel, ce que je gagne à la radio. Il n’empêche, je suis très affectée.

J’aimais InfoMatin. Parce qu’il n’était ni racoleur, ni prétentieux. Parce que les rapports étaient simples avec Natacha Wolinski, qui dirigeait les pages Culture. Parce que le rythme contraignant de l’écriture au quotidien me faisait du bien.

 

La seule – petite – trace sur le Net du dernier numéro d’InfoMatin. info-matin-n-508-journal-du-8-janvier-1996-931195285_ml

Je sais que je n’ai aucune chance de retrouver un jour l’équivalent. Qui se risquera désormais à lancer un nouveau quotidien national d’informations générales ? Vingt ans après j’ai la réponse : personne. Je ne parle évidemment pas des gratuits dont le modèle économique repose à 100% sur la publicité…

Dans la foulée, j’aurai un appel du pied du Parisien. Je n’y répondrai pas, c’est un journal – surtout à cette époque – dans lequel je ne me reconnais pas.

Même s’ils sont moins étroits, je continue à entretenir des rapports avec la presse écrite. Je signe régulièrement dans Bleu magazine, un mensuel indépendant mais entièrement construit sur le contenu de Radio Bleue. Sur trois ou quatre pages, j’y dresse le portrait d’un de mes invités. Je n’ai jamais su qui lisait ça, mais l’exercice était plaisant.

En 1996 aussi, je fais un clin d’œil à l’Histoire en pigeant pour un monument : la Revue Des Deux Mondes. Ça ne te dit rien ? Fondée en 1829, elle est vraisemblablement la plus ancienne des publications toujours en activité en Europe.

revue

En fait, je ne pige pas, je contribue, car on ignore pratiquement tout ici des mœurs journalistiques. La revue a acquis ses lettres de noblesse au XIXe siècle en relayant les écrits des plus grands écrivains. George Sand y eut un temps un contrat d’exclusivité et on dit que Proust – qui la cite à plusieurs reprises dans À la recherche du temps perdu – rêvait d’y être publié. Les temps ont changé, la Revue Des Deux Mondes aussi, mais elle reste une antenne de la bourgeoisie cultivée, ne travaille qu’avec des « auteurs » et n’emploie pas de journalistes.

A l’occasion du 50e anniversaire du festival d’Avignon, je rédige un article d’une dizaine de pages sur le thème « Mettre en scène dans la Cour d’honneur ». Je contacte tous ceux qui s’y sont confrontés, je fais le tour des questions de fond et j’accumule les anecdotes. Bref, c’est un gros boulot. Et lorsqu’à l’arrivée on me fera savoir qu’on retravaillerait volontiers avec moi, je ne donnerai pas suite car je ne peux pas consacrer un temps aussi conséquent à une activité si peu rémunérée…

Simultanément, je fais un grand écart temporel : un pied dans le siècle d’avant, un autre dans ce qui augure du suivant. 1996 n’est pas seulement l’année où je souscris mon premier abonnement Internet (à très très  bas débit…), c’est le moment où j’apprends à travailler sur un nouveau support et où je découvre l’interactivité.

J’ai rencontré Sophie Davidas, une jeune femme très impliquée dans les nouvelles technologies qui s’apprête à éditer une revue multimedia sous forme de CD-ROMS, liée à l’actualité politique, sociale et économique. Elle cherche quelqu’un pour en assurer la rédaction en chef. Le projet m’emballe, et je resterai enthousiaste tout le temps de notre collaboration.

Le premier numéro d’Explicit est consacré à deux sujets : l’avenir du temps de travail en France et l’organisation de la démocratie aux Etats-Unis. En fouillant Internet, j’ai retrouvé le témoignage d’un prof qui explique parfaitement de quoi il s’agit :

« Les deux dossiers documentaires sont composés de textes (des définitions), de graphiques et de clips vidéo présentant des points de vue d’auteur (…). Une biographie sur chacun des intervenants est accessible, de sorte que l’on peut connaître l’origine des points de vue développés. Ces caractéristiques en font un des rares documents réellement multimédia portant sur des questions économiques et socio-politiques ». (Laurent Merle, professeur de SES au lycée Jean Monnet, Blanquefort, Gironde).

Sophie a décroché un partenariat avec France Info et La Cinquième (qui deviendra France 5) et le lancement a lieu sous les meilleurs auspices. Il faudra pourtant se rendre à l’évidence quelques semaines plus tard : le concept n’a pas trouvé son public et il n’y aura pas de numéro deux. Cela restera pour moi une très belle expérience.

En 1997, ce sera plus calme, je me consacrerai presque entièrement à l’émission. Mais en 1998…

 

Introuvables fichiers

Je ne vais pas te raconter d’histoires, je ne suis pas pétrie d’admiration pour tous mes invités. Certes, j’ai le privilège de pouvoir rencontrer à peu près qui je veux, pour peu qu’il soit dans les parages et qu’il parle français. Mais chaque jour il me faut un nouveau partenaire et, à ce rythme quotidien, je ne brûle pas de désir pour chacun…

En règle générale, j’ai un écrivain par semaine, je veux dire quelqu’un censé produire de la littérature, et un autre invité qui a écrit un livre. Parfois c’est un essai, parfois une autobiographie. Cela fait deux ouvrages à lire, mais la somme de travail est loin d’être toujours la même. La semaine où je dois m’avaler le dernier roman de Paolo Coelho et la vie de Régine, c’est tranquille. Celle où je reçois Philippe Sollers et Edgar Morin, je dors moins. J’ai eu parfois entre les mains des pavés de 500, 600 pages, je les ai toujours lus « pour de vrai ». Par conscience professionnelle ou par amour-propre, ce qui revient exactement au même.

Après, il y a les artistes : le cinéma, les arts plastiques, le théâtre et la danse sont des viviers inépuisables.

Enfin, tous les autres. Ils sont navigateurs, cuisiniers, designers, sociologues, jardiniers, journalistes, philosophes, rabbins, médecins… Et parfois politiques, mais ceux-là, je les aime retraités. D’abord parce qu’un Mauroy ou un Messmer n’auraient jamais parlé si librement lorsqu’ils étaient Premier ministre. Ensuite parce que lorsqu’ils sont aux affaires, il faut les laisser à leur place, dans les émissions où il n’est question que de leurs dossiers.

Seuls les sportifs sont impossibles à décrocher : perpétuellement en compétition ou en phase d’entraînement, ils n’ont pas le temps.

Lorsque l’on est à cours d’idée ou qu’aucune des personnes contactées n’est libre le jour concerné, Françoise et moi puisons allègrement dans notre réservoir.

Il porte un nom : c’est la télévision. La plupart des gens de télé ne résistent pas à la perspective d’une heure qui leur sera entièrement consacrée…

 

Laurent Terzieff, le seul qui ait été photographié pendant l’émission. On commençait à utiliser des téléphones mobiles, mais ils n’avaient pas encore d’appareil photo intégré… Photo Roger Picard, Radio-France.

terzieffcadre

 

Cinq ans et demi. C’est le temps qu’a duré l’émission. Et tu te dis que forcément, je dois avoir des tonnes de choses à raconter.

Sans doute, je devrais, je me le dis aussi. Mais le fait est là : je ne me souviens vraiment que de quelques-uns….

De François Debré, reporter de guerre, fils de Michel, frère des jumeaux, homme friable malencontreusement né dans une famille coulée dans du béton armé. Il se battait contre son addiction à l’héroïne. De tous, il est celui qui m’a le plus touchée.

De Max Gallo, ancien communiste, ancien socialiste, ancien sarkozyste, aujourd’hui écrivain et Académicien. On n’oublie pas l’outrecuidance d’un homme qui vous assène à deux reprises qu’une femme qui n’a pas d’enfant n’est pas une femme.

De Bernadette Laffont, actrice fêlée qui avançait avec un bouclier. Gangrénée par un paradoxe, la conversation avait viré pour moi au numéro de funambule. Tous les mots de sa liste étaient en relation avec sa fille, décédée peu auparavant, et il m’était apparu évident, dès les premières minutes, qu’elle ne parviendrait pas à en parler.

De Françoise Giroud, icône chanceuse d’un journalisme révolu, ancienne ministre misogyne de la condition féminine. En répondant pratiquement à toutes mes questions par oui, non, ou peut-être, cherchait-elle à se venger des 40 années qui nous séparaient ? C’est en tout cas ce que son regard me disait.

De Frédéric Dard, écrivain prolifique, personnage tendre et cabossé. La rencontre la plus  fusionnelle. Il est le seul qui, pendant les pauses, m’ait posé de vraies questions sur moi. Avant de partir, il a griffonné sur mon livre la plus belle dédicace dont je puisse rêver. Je la conserve précieusement – et secrètement.

De X, aristocrate, journaliste et écrivain plusieurs fois retoqué à l’Académie Française et à mon émission. J’aurais oublié ses coups de fils insistants s’il s’était exonéré du ridicule d’une autre dédicace, rédigée à seule fin de se faire inviter et que, celle-ci, je livre volontiers : « A Sylvie Nicolet, l’égérie des lettres »…

De Jean-Pierre Mocky, cinéaste à la va-comme-je-te-pousse. Il avait refusé ce jour-là de dévoiler le nombre de ses enfants, « parce que les gens ne comprendraient pas ». Plus tard, j’aurai l’occasion de le fréquenter dans d’autres circonstances et il me le dira. Alors oui, effectivement.

D’Albert Jacquard, polytechnicien, généticien, défiguré par un accident dès l’enfance, transfiguré par la bonté jusqu’à la fin. Jamais, depuis, je n’ai croisé quelqu’un qui irradie à ce point l’optimisme. Ce petit homme – qui était déjà vieux – ne ménageait pas ses efforts pour essayer de recréer le monde. Il avait un moteur, il aspirait à « être beau dans le regard des autres ».

De Bernadette Chirac, « épouse de », parvenue à asseoir sa propre notoriété en collectant des picaillons. On n’a pas beaucoup rigolé, mais tu me diras qu’une heure, c’est vite passé. Sauf qu’après j’ai dû enchaîner avec un déjeuner dans la salle à manger privée du Président de Radio France, en l’occurrence Jean-Marie Cavada. J’ai pensé que ce traitement faisait partie du protocole pour les ex- Premières dames. Mais quand j’ai reçu Danielle Mitterrand, j’ai attendu, rien n’est venu.

Je pourrais peut-être t’en citer encore une dizaine, mais cela resterait bien pauvre rapporté au millier.

Où sont passés les autres ?

En m’escrimant à rassembler ces souvenirs pour toi, j’ai compris quelque chose.

Chaque jour à midi, quand l’émission était finie, j’essorais ma mémoire. Je me vidais du fichier désormais inutile pour faire de la place au suivant.

Si j’avais tout gardé de ces mille et une vies, j’aurais buggé.