Un coup d’épée dans l’eau

Pour un journaliste, Il n’y a rien de plus excitant que de participer à la création d’un journal, d’une radio ou d’une télévision. Et rien de plus triste que d’assister, impuissant, à sa disparition. J’ai connu les deux, plusieurs fois, et je crois même avoir contribué à l’aventure la plus brève de l’histoire de la presse.

Paris-Hebdo : 9 janvier 1980 – 26 mars 1980.

12 numéros, je les ai conservés.

Ce n’était pourtant pas une petite entreprise. Derrière il y avait un groupe, l’Expansion, et un homme, Jean-Louis Servan-Schreiber. J’étais arrivée là, en tant que pigiste, grâce à Antoine Silber qui avait démissionné du Point pour rejoindre le projet. Pour la première fois, un magazine entendait parler exclusivement de l’agglomération parisienne, sous tous ses angles et dans tous ses états.

Quand il s’est cassé la figure, je me souviens qu’à l’intérieur du journal on disait que c’était parce qu’on était trop en avance, que les lecteurs n’étaient pas prêts. Mais pas prêts à quoi ? Le ton, le traitement, la mise en page… Mouais.

 

La couverture du N°1. L’idée de représenter les Parisiens en rats n’avait pas fait l’unanimité…

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Trente-cinq ans plus tard, je peux bien t’avouer que quand je feuillette ma collection, je vois un empilage hétéroclite de sujets plus ou moins en rapport avec la capitale, mais je cherche en vain le concept. Et ce journal est laid.

Je n’y ai rien fait de formidable non plus. Imprégnée de ma culture « Ville et environnement », j’ai d’abord traité des sujets que j’aurais pu proposer au Point. Je veux dire des sujets « sérieux ». Jusqu’au jour où Philippe Aubert, qui dirige le service, me dit « je voudrais que tu fasses une série de papiers dans lesquels tu te mettrais en scène, dans des situations insolites ». Ah, et par exemple ? « Eh bien tu vas au restaurant, au moment de l’addition tu annonces que tu n’as pas d’argent et tu proposes de faire la plonge ». Et ? « Et tu vois ce qui se passe »…

J’ai un peu l’impression de changer de métier : je faisais la journaliste, maintenant je vais faire l’andouille. Pour être honnête, à ce moment-là je n’analyse pas trop. J’ai 25 ans, peu d’expérience et encore une fois, l’époque est au « décalé ». J’aurai d’autres occasions, plus tard, de réfléchir à la confusion des genres.

Il ne s’agit pas d’aller dîner une fois, mais cinq fois, dans cinq restaurants différents, petits, moyens et grands. J’ai sur moi une lettre du journal que je dois sortir lorsque ça commence à sentir le roussi. Je peux pousser le bouchon tant que le restaurant n’appelle pas la police, je ne me vois pas expliquer aux flics que c’est pour une version écrite de la caméra invisible. J’ai aussi de l’argent pour payer, mais que je dois planquer. Dans mon sac à main, on ne trouvera qu’un rouge à lèvres, un stylo, un livre de poche, un trousseau de clefs et un mouchoir. Et bien évidemment, aucun papier d’identité.

Le premier soir à l’Hippopotamus, quand la serveuse pose l’addition sur la table, je me sens dans la peau du braqueur juste avant l’ouverture du coffre. C’est extrêmement désagréable. Le lendemain, rebelote dans un restaurant chinois. Puis aux Halles, chez Joe Allen, rue de la Grande truanderie (ça ne s’invente pas) au Pharamond, pour finir en beauté sur les Champs-Elysées, un samedi midi au Fouquet’s. Je ne vais pas ici te refaire le papier, cela ne présente pas un grand intérêt. Juste pour résumer, j’ai failli boxer avec les Chinois qui avaient confisqué mon manteau, j’ai essuyé des insultes de la part du directeur du Fouquet’s qui les a amèrement regrettées, et je suis restée coite chez Joe Allen, face à un « manager » qui s’employait à me réconforter en m’assurant que cela pouvait arriver à tout le monde et que je n’avais qu’à repasser un de ces quatre…

Cet article n’a pas été publié dans Paris-Hebdo : il était programmé pour le numéro 13. Mais il m’avait été payé. Je l’ai proposé à « 20 ans », qui l’a racheté à qui de droit. Du coup, j’ai entamé une collaboration avec ce mensuel sur une base qui avait le mérite d’être claire. Je proposais un thème, pas une info, et je leur livrais un exercice d’écriture.

N’empêche que j’avais laissé le Point pour Paris Hebdo et que je me retrouvais le bec dans l’eau. Je te rassure, il n’y est pas resté longtemps.

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Le jour où Jacques Chirac a su que j’existais

Tu t’es peut-être aperçu que la ligne droite n’était pas ma figure préférée. Je ne le fais pas exprès, mais je chemine par ricochets, et je dois reconnaître que j’arrive rarement à l’endroit où je croyais aller. C’est l’un de ces rebonds inopinés qui m’a portée jusqu’à mon premier scoop.

Les piges au Point ont beau être payées correctement, comme j’ai largué le CES du 93, ce n’est pas suffisant. Télérama vient de lancer son « Petit journal », un encart que l’on ne trouve que dans l’édition parisienne. Je propose des papiers « vécus », du genre « 24 h dans la vie d’un éboueur »… Ils les prennent, mais financièrement ça correspond à des cacahuètes. Pour prospecter, j’ai besoin de sujets.

Nous sommes à la fin des années 70, les journaux sont friands d’histoires décalées et légères, de tout ce qui apparaît anti-conventionnel. Pour captiver il faut surprendre, et je n’ai encore jamais lu un article sur le « Réseau », c’est une bonne raison pour l’écrire.

Le Réseau ? Je t’explique.

Tu connais les sites de rencontres ? Eh bien figure-toi que même quand ils n’existaient pas, les gens disposaient de moyens pour faire connaissance. Juste avant, c’était le Minitel, efficace mais terriblement cher. Et encore avant, il y avait le Réseau, complètement gratuit et bien plus rigolo.

On avait juste besoin d’un téléphone, et de la liste des numéros qui fonctionnaient. Tu tombais sur un disque : « Le numéro que vous avez demandé n’est pas attribué. Veuillez consulter l’annuaire », une voix féminine répétait ça en boucle. Tout se jouait dans les interstices : durant ces deux ou trois secondes de silence, tous ceux qui étaient connectés en même temps pouvaient se parler.  Tu entendais « Roger appelle, Roger appelle »…. Et hop, le disque repartait. Le coup d’après, tu avais juste le temps de répondre « Roger ton numéro ? ». Et pour qu’il te le donne en entier, il fallait bien encore 5 ou 6 tours de disque. Ensuite ? Eh bien tu appelais Roger, sans savoir qui c’était, au petit bonheur la chance. Parfois la conversation capotait après  5 minutes, parfois elle durait des heures et se prolongeait de visu.

Entre eux, les gens du réseau se passent une adresse : celle d’un café où ils se retrouvent une fois par semaine, à jour et heure fixes. C’est là que je suis, le jour de mon scoop.

J’ai déjà discuté au téléphone avec un certain nombre de membres du Réseau, je viens les rencontrer à découvert, en affichant ma qualité de journaliste. Je dis que je ne sais pas à qui je vais vendre le papier, que normalement mon domaine c’est pas du tout ça, que c’est la ville et l’environnement. « Alors, me répond l’un des réseauteurs, j’ai une info pour toi ».

Il travaille chez Decaux, celui des panneaux et des abribus. Il m’apprend que sa boîte est en train de fabriquer des toilettes publiques qui ne vont pas tarder à pousser comme des champignons dans les rues de Paris. Si je veux voir par moi-même, il y a un prototype installé sur le parking de la société, à Plaisir, dans les Yvelines.

Je te rappelle qu’à ce moment-là,  Paris est encore à l’ère des vespasiennes, plus communément nommées pissotières, édicules pittoresques à usage masculin que l’on repère à leur odeur.

De vraies toilettes publiques, c’est une révolution, tant pour l’hygiène que pour l’égalité des sexes. Exit, l’article sur le Réseau, je file au Point ventre à terre et je contacte le service de presse de Jean-Claude Decaux. Ils n’ont rien à me dire, c’est le black-out.

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Dès le lendemain matin, je me rends à Plaisir avec un photographe. Le prototype se voit de loin, sa porte est ouverte, il y a des ouvriers. Le photographe se planque et je m’avance toute seule, déterminée à faire l’idiote.    « Oh mais qu’est-ce que c’est ? Des toilettes ? Ça fonctionne ? Oh, mais c’est formidable ! ». Tant et si bien que les ouvriers me demandent si je veux les essayer. Et comment ! Ils me montrent et m’expliquent tout, y compris ce qui se passe à l’arrière une fois que la cuvette s’est renversée. Ça va, j’en sais assez, mais pour la photo il faut attendre que tout ce petit monde aille déjeuner.

Pendant que le photographe opère, je détaille l’affiche qui est apposée sur cette toute première « sanisette ». C’est un texte signé de Jacques Chirac, alors Maire de Paris, dans lequel il se félicite d’avoir trouvé un système qui protège « les mœurs, l’environnement humain et olfactif ». Il annonce 200 implantations de ce type dans différents quartiers de Paris, d’ici à quelques mois.

J’ai tout ce qu’il faut, et pour la première fois dans un article, je peux écrire la formule magique : « Le Point est aujourd’hui en mesure de le révéler… ».

Le lendemain de la parution, toute la presse quotidienne en parle. Un peu pour l’innovation, beaucoup pour le scandale. Le Conseil de Paris a pris connaissance de ce gros marché public en lisant mon papier. Chirac a omis de l’en informer, tout comme il a oublié de lancer un appel d’offre. Ramdam !

Il n’empêche : tout se passera comme prévu sur l’affiche. Trente ans plus tard, c’est encore Decaux qui emportera la concession du Vélib à Paris. Mais cette fois, face à un concurrent.

Voilà, c’était le dernier épisode de mes aventures au Point. Une pause, et je reviens juste après Noël te raconter la suite.

Les femmes de…

Après le tumulte, c’est le retour au calme. Très provisoire car à bien y regarder, le calme, ça n’a jamais été pour moi. Je ne connais pas la vie pépère du journaliste qui va au bureau, passe ses coups de fil, programme ses rendez-vous, ses déjeuners, gratte un papier, se demande s’il va prendre tout août ou tout juillet, touche son salaire et le voit augmenter.

Je ne me plains pas, je ne connais pas parce que je n’ai pas voulu connaître. J’ai eu plus d’une fois l’opportunité de poser mes valises, d’avoir moi aussi un salaire indexé et la sécurité. Ma vie aurait été plus douce. Et plus fade.

Finalement, c’est le Point qui m’offre mon premier article publié ET signé. Je reste pigiste mais le rythme s’accélère et un an après mon entrée comme stagiaire, j’arrive à écrire un papier tous les deux ou trois numéros. Des petits et des gros. Le jour où je publie un article sur quatre pages, j’ai l’impression d’avoir franchi un cap. Mais c’est lorsqu’on me confie le papier d’inauguration du Forum des Halles que j’ai le sentiment d’être adoubée.

 

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Tu ne te rends peut-être pas compte mais «faire partie » du Point, à ce moment-là, ce n’est pas rien. L’hebdomadaire est au mieux de sa forme. Il n’a que 7 ans d’existence, ses fondateurs ont de la bouteille – ils viennent de l’Express – mais la rédaction est jeune, ambitieuse. Ce n’est pas encore un journal qui ronronne.

C’est aussi l’époque où il y a des moyens. Quand je pars en reportage, je descends dans un bel hôtel, je dîne dans un bon restaurant et je peux inviter. Sur toute une vie professionnelle, je ne retrouverai jamais des conditions pareilles.

Je m’entends bien avec Alain Dauvergne qui dirige le service depuis le décès de Robert Franc. J’apprécie particulièrement son attitude le jour où je lui annonce que pour les besoins d’une enquête je dois assister à une messe noire, la nuit, dans les catacombes. Je suis en train de recenser les lieux insolites et secrets de la vie nocturne à Paris. Sa réaction est immédiate : il m’interdit d’y aller seule, il viendra avec moi. Mais quand je lui dis que nous serons deux, mon contact recule, arguant que « les autres »ne voudront pas. Finalement je laisserai tomber. Alain m’a fichu la trouille, pourquoi prendre un risque inutile ?

En marge de ce reportage avorté, il me reste une petite histoire.

Un samedi matin, tôt, chez moi, le téléphone sonne. C’est une femme. Elle dit juste « Sylvie ? », j’acquiesce et j’entends « Qui êtes-vous ? ». Je retourne évidemment la question, elle continue : « Qui êtes-vous, qui êtes-vous, qui êtes-vous… ». Je pourrais raccrocher mais je perçois une grande détresse. Elle a une diction entravée, elle est à moitié saoule. Elle finit par articuler « je suis la femme de Claude ». Claude ? Je n’en connais pas. Le nom de famille ? Il ne me dit rien du tout. On tourne en rond comme ça cinq bonnes minutes, il faut en sortir. Je demande ce qu’il fait dans la vie, son Claude. Elle dit qu’il est fourreur – je te promets que je n’invente rien. Et cling, en une seconde je saisis ce qui est en train de se passer. Claude, le fourreur, c’est mon contact pour les catacombes. Il a mon numéro, je n’ai pas le sien, c’est lui qui m’appelait quand nous étions en tractation. Je sais qu’il est marié et que son épouse ignore tout de ses distractions parallèles. Elle a trouvé mon numéro dans la poche de son pantalon et maintenant elle est convaincue que j’ai une histoire avec lui… Je n’ai pas trente-six options : je dois rassurer sans balancer. L’exercice est périlleux. Ouf, elle me croit quand je lui dis que je ne le connais pas, qu’on ne s’est parlé qu’au téléphone. Oui mais pourquoi au téléphone ? Eh bien elle n’a qu’à lui poser la question…

La situation se reproduira quelques années plus tard, d’une façon moins gênante mais nettement plus désagréable. Une femme au bout du fil exige des explications. C’est une hystérique, avec la voix qui grince.  Elle veut savoir pourquoi mon numéro figure dans l’agenda de son mari.  Là encore, il faut un certain temps pour que je comprenne de qui elle parle. C’est un gradé chez les pompiers. Et j’attends juste qu’il me rappelle pour me donner l’autorisation d’aller filmer dans une caserne…

Et bravo pour Minute !

 

Souvent, j’ai décroché mon téléphone pour appeler un rédacteur en chef que je ne connaissais pas. Sans cela je n’aurais jamais publié dans le Matin de Paris, Libération, 20 ans (mais oui), Marie-Claire ou Télérama… Seulement là, c’est la première fois. De ma main moite, je décroche et raccroche en mode alternatif : j’y vais / j’y vais pas…

Puisque j’ai récupéré en douce mon article fantôme  je dois mettre ce larcin à profit, si possible dans l’heure : le Ministre est à deux doigts de dégainer son administrateur. Pour une publication éclair, il faut un quotidien. Mon choix se porte immédiatement sur Le Figaro, le seul susceptible de valider le caractère d’urgence de ma proposition. Le Figaro ADORE la Comédie-Française.

J’appelle la page « spectacles ». J’ai pris soin de me renseigner avant sur le nom de son responsable – Claude Baignères – dont je n’ai jamais entendu parler (dans le métier, à vrai dire, je n’ai encore entendu parler de personne). Bien sûr, on ne me le passe pas. C’est à une secrétaire que je débite un laïus que je me suis répété cent fois. Elle m’interrompt : « Déposez votre article aux huissiers ». Aux huissiers ?

J’attrape ma feuille dactylographiée, j’y griffonne rapidement mon numéro de téléphone ( celui du Point !) à côté de ma signature et je file voir à quoi ressemblent les huissiers de la rue du Louvre.

Ils sont en uniforme… Je me dis qu’il est probable que rien n’ait changé, dans ce hall, depuis le début du siècle. J’ai glissé ma feuille dans une enveloppe et je l’abandonne, là, entre les mains d’un type qui se contrefiche de ma fébrilité.

C’est le lendemain, pour la première fois de ma vie, que je vois mes mots tracés à l’encre d’imprimerie. C’est un vrai choc, l’article est en plein centre de la page, on ne voit que lui !

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Tu ne me croiras pas, mais en dépit de toutes les années qui se sont écoulées, de toutes les émotions qu’elles ont drainées, quand j’y repense, j’ai encore un frisson.

Pourtant très vite, je m’aperçois qu’il y a un hic : c’est bien mon papier, mais il n’est pas signé. Autre chose me chiffonne à la deuxième lecture. J’ai écrit que Jean-Philippe Lecat, le Ministre, avait refusé de recevoir les comédiens. Je suis sûre de moi, c’est la vérité. Dans la version imprimée, « les comédiens n’ont pas encore été conviés… ».

On m’a dit bien souvent qu’il ne fallait pas se formaliser de ce genre de choses, qu’elles étaient inhérentes à l’exercice de la profession. Je ne suis pas d’accord. Je n’ai jamais accepté que l’on change un mot à mes articles sans m’en avoir parlé. C’est même l’une des raisons pour lesquelles j’ai quitté un hebdomadaire deux mois après y avoir été engagée (oui, je te raconterai).

Je me retrouve donc à ne jouir de mon plaisir qu’à moitié. En plus, je sais qu’au quatrième étage Pierre Billard est en train de découvrir le pot-aux-roses… Du coup, je ne pense même pas à rappeler la page spectacles du Figaro.

Deux ou trois jours plus tard, ça sonne dans mon cagibi. C’est Claude Baignères, il veut me voir. Je repasse donc par les huissiers de la rue du Louvre, mais cette fois je ne suis pas coursière, j’ai un rendez-vous. Je vais sortir hébétée de cet entretien.

Ma mémoire le décompose en trois parties.

D’abord, les éloges. Je ne suis pas très à l’aise, je n’ai jamais su recevoir les compliments.

Ensuite, la proposition de collaboration. J’apprends, interloquée, qu’il y avait quelqu’un au Figaro chargé de suivre la Comédie-Française, et que ce quelqu’un est viré pour n’avoir pas pensé à traiter mon sujet. Je me sens de moins en moins bien.

Enfin, le coup de massue. Alors que je me prépare à partir sans avoir donné ma réponse, Claude Baignères me lance « Ah et au fait, bravo pour Minute ! Je ne sais pas si vous y êtes pour quelque chose mais bravo ! »… Je n’ai pas la moindre idée de ce dont il parle, je ne suis même pas sûre d’avoir bien entendu. J’ouvre la bouche, il en sort un son inaudible, entre le « ho » et le « ha », et clac, la porte se ferme, je suis sur le palier. Abasourdie. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Je veux en avoir le cœur net et mon intuition me guide vers le kiosque. Pour la première et dernière fois de ma vie, j’achète Minute.

Non, je n’avais pas mal entendu, il est là mon article, en dernière page, signé par quelqu’un d’autre. On lui a ajouté trois lignes au début et trois lignes à la fin. Je suis folle de rage. La rubrique s’intitule « Dans mon périscope ». Et pourquoi pas « Dans ma photocopieuse » ?

Quand je retourne au Point, je suis en ébullition. Je montre l’objet du délit à Antoine Silber et Roland Mihaïl, journalistes dans mon service. Ils conviennent que c’est crapuleux mais m’expliquent que je ne peux rien faire, à moins d’entamer une procédure hasardeuse… Mon regret aujourd’hui est de ne même pas avoir passé un coup de fil au plagiaire. Je l’ai fait lorsque le cas de figure s’est représenté. Ça ne sert à rien, sauf que ça fait du bien.

Ah, et au fait, le Figaro, je n’y suis jamais retournée. Tout cela était bien trop mal enclenché.

Bien sûr, la semaine prochaine

Dans l’histoire de la publication de mon premier article, il y a des bons, des méchants, une héroïne un peu cruche et des rebondissements. Avec le recul, cette histoire m’apparaît comme l’augure de ce qu’allait être toute ma carrière : tortueuse et accidentée.

Je te dessine le contexte : mon stage au Point est prolongé car il y a du boulot, de grandes enquêtes en cours. Parallèlement, comme j’ai un loyer à payer, j’ai conservé mon poste de surveillante dans un CES du 93. Le grand écart…

Au journal, tout le monde est gentil, bienveillant, mais je continue à nourrir les papiers des autres. Ils sont signés « X » en gros, et en petit à côté « avec Sylvie Nicolet ».

 

L’immeuble art déco « Félix Potin », rue de Rennes, où Le Point était installé  

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Sous les combles, je partage un bureau-cagibi avec Roselyne, une autre stagiaire. Roselyne et moi, c’est le jour et la nuit. Elle est entreprenante, extravertie ; je doute en permanence, j’ai toujours peur de déranger. Pourtant, nous nous entendons bien. Nous resterons amies quelques années avant que la vie, sa vie, ne nous éloigne petit à petit. Roselyne rêvait déjà de cinéma. Elle est devenue Rose Bosch, scénariste du Christophe Colomb de Ridley Scott et réalisatrice, notamment de La rafle. Je te parlerai un jour des amitiés nouées dans ce métier, des destins que l’on voit prendre forme, à la fois incroyables et un peu prévisibles…

Pour l’heure, j’assiste aux conférences de rédaction de mon service, « Ville et environnement » et je commence à y proposer « mes » sujets. Mais j’en ai un tout prêt, qui ne concerne ni la ville, ni l’environnement…

C’est sur la Comédie-française. Il se trouve que ma sœur y est comédienne et que c’est un lieu qui m’est familier. Et là tu te dis « ah ben oui c’est facile… ». Pourquoi ? Quels que soient les secteurs dans lesquels travaille ton entourage, il y a toujours des informations à glaner. Après, c’est à toi de creuser.

La Comédie-française, donc, est sens dessus-dessous. Le Ministre de la culture – Jean-Philippe Lecat – va désigner un nouvel administrateur ( en quelque sorte le patron) sans avoir pris l’avis des comédiens. Cela peut sembler dérisoire, mais à l’époque, la vénérable institution est encore très en vue dans le paysage culturel.

J’y vais, je fais un tour dans la maison, j’écoute, j’interroge, je discute, je rédige.

Mais de retour au Point qu’est-ce que j’en fais ? Ce que j’ai rapporté est périssable, il faut aller vite, publier avant que l’administrateur ne soit nommé. Sans trop y croire, je propose l’article à Pierre Billard, le rédacteur en chef des pages Culture… Et ça passe comme une lettre à la poste : il le veut, il le publie dans le prochain numéro et moi je ne touche plus terre.

La semaine suivante, dès que le journal est bouclé, je suis la première à mettre le nez dedans. Je feuillette, puis j’épluche. Rien. Je ne sais pas trop si je dois aller réclamer, alors j’attends… jusqu’au moment où je ne tiens plus. Je débarque chez Billard, je demande si c’est mon papier qui ne va pas, je dis que je peux réécrire. Il est très calme, souriant, il m’assure qu’il n’y a pas une virgule à changer, que simplement, il n’a pas eu la place. Je mets en avant le côté « urgent », j’avance timidement qu’il faudrait vraiment que ce soit pour la semaine d’après, il dit que oui, bien sûr, la semaine prochaine…

Sept jours plus tard, dès que le journal est bouclé, je suis la première etc. Mais toujours rien. L’histoire se répète et je ne comprends pas. J’ai le sentiment qu’on se fiche de moi, qu’il y a un truc qu’on ne me dit pas.

A un souci bénin – certes, c’est le premier – je vais répondre par une erreur monumentale : je récupère mon papier sans même le dire à Pierre Billard, en passant par sa secrétaire. Ce jour-là j’ai brûlé une énorme cartouche : il ne m’a plus jamais dit bonjour.

Quant à l’histoire tordue de ce papier, elle est loin d’être terminée…

Fait-main, sans additifs

En 1978, le journaliste écrit à la main, ou à la machine. Il ne sait pas encore que plus tard il aura un ordinateur et qu’il lui suffira d’attendre encore un peu pour pouvoir rédiger ses articles en pompant sur le Web (non, je rigole, personne ne fait ça).

Dans les rédactions, il dispose d’une secrétaire à qui il refile ses torchons. Elle les retape sur un papier calibré au feuillet, reproduit en 4 exemplaires qui, une fois visés par le chef de service, chemineront à tous les étages : secrétariat de rédaction, correction, maquette…

J’ai recherché ça pour te le montrer

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« Aux deux salles de cinéma Paramount :  on projetait pour le week-end un film porno (Exhibition II) et un fantastique (L’invasion des soucoupes volantes). L’affluence s’est soldée par 60% de places vendues en plus. Les fauteuils y sont nettement plus confortables que les banquettes de l’aéroport… »

C’était ma première enquête, le 1er août 1978 à Orly-sud, à l’occasion d’une grève des contrôleurs aériens. J’étais en stage depuis deux jours. Personne ne m’avait dit comment faire, je partais sans aucune expérience et sans la moindre idée de ce que j’allais rapporter. C’était aussi stressant pour moi que d’aller aujourd’hui interviewer un chef d’état ! Pourtant il ne s’agissait pas encore de rendre un article. Mes notes venaient seulement nourrir le papier d’un « vrai »journaliste.

Tu veux que je te dise comment je l’avais décroché ce stage ? Sans le savoir, deux ans auparavant sur une plage en Bretagne. Je m’y étais fait une copine de vacances, Eliane, dont le père était Rédacteur en chef au Point. Elle avait insisté pour que j’aille le voir de sa part. J’en crevais d’envie, mais de peur aussi. La chance ne m’a jamais fait défaut, mais j’ai souvent manqué de l’audace nécessaire pour la mettre à profit. Bref, je n’ai plus jamais revu Eliane et j’ai oublié son papa. Jusqu’à ce jour, tu sais, où j’ai eu 24 ans… J’ai pris mon courage à deux mains, j’ai écrit, il m’a répondu. Ça s’appelle de la double chance.

C’est à cet homme, Robert Franc, que je dois probablement tout ce qui s’est ensuivi. Pourtant, je l’ai très peu connu. Une quinzaine de jours après mon arrivée il est tombé malade ; quelques semaines plus tard il décédait. J’aurais aimé au moins mettre une photo de lui ici, je n’en ai pas trouvé. Je suis trop vieille pour qu’Internet ait accès à tous mes souvenirs.

Le pourquoi du comment

A 15 ans, mon souhait le plus vif était de faire la révolution (et peut-être bien, même, de couper des têtes). A 16, en plein trip baba, j’envisageais plutôt de garder des moutons. Mises à part ces deux micro périodes, du moment que j’ai su que la presse existait, j’ai toujours voulu être journaliste.

Enfant, je dévorais tout ce qui se lisait, à l’exception des livres pour mon âge. Ma mère achetait Femme d’aujourd’hui, mon père était abonné à L’Aurore (quotidien dont je te reparlerai lorsque j’évoquerai les plagiaires) et mes sœurs – plus âgées de 7 et 9 ans – sautaient sur « Elle » dès sa parution. C’est dans cet hebdomadaire, à travers une femme, que j’ai découvert qu’être journaliste c’était poser des questions à des gens. Elle s’appelait Fanny Deschamps, elle interviewait des célébrités mais c’est elle qui me fascinait. Quand elle est décédée en 2000, à 80 ans, j’ai appris qu’au départ elle était responsable du coton dans une entreprise de textile et qu’elle avait décidé de changer de métier après un grave accident…

C’est elle, je n’ai trouvé que cette photo, de mauvaise qualité.

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J’ai su très vite que je voulais faire une école pour apprendre à poser des questions. La déception a été grande quand, tout juste mon bac en poche, j’ai tenté de m’inscrire au concours du CFJ (le Centre de Formation des Journalistes, qui reste aujourd’hui une école prestigieuse). On m’a ri au nez, mon bac c’était peanuts, il fallait au moins une licence.

A la place, je suis allée à l’Université, section Philosophie. Tu ne vois pas le rapport avec le journalisme ? A ce moment-là, sincèrement moi non plus. Aujourd’hui, je sais qu’elle m’a enseigné un principe essentiel : la méfiance. Vis à vis des idées, des systèmes, du bon sens et de l’évidence. C’est elle, la méfiance, qui pousse à vérifier l’information, à ne pas prendre pour argent comptant tout ce que dit ton interlocuteur, même s’il est brillant, même s’il est convaincant.

La philo c’était bien mais on ne rigolait pas. Au bout de deux ans, je suis passée en Histoire. J’étais pionne, il y avait la fac, le temps s’écoulait comme ça tout doucement. Un matin je me suis réveillée et j’avais 24 ans, il était temps d’agir. Deux mois plus tard, je décrochais un stage au « Point ».