Premier round

Je suis née en 1954. En matière de retraite, j’ai plus de droits que toi, né en 1955, et moins que toi né en 1952. C’est l’époque qui veut ça : plus tu es jeune, moins tu as et moins tu auras. Mon avantage, par rapport à toi le jeunot, c’est que je peux arrêter de travailler à 61 ans et 7 mois, soit pile poil dans deux mois. Mon intention, ce n’est pas d’arrêter tout court, c’est juste d’arrêter de travailler pour manger. Mais on y reviendra, et plus d’une fois.

Ce matin, j’avais rendez-vous à la CNAV. Tiens-le toi pour dit une fois pour toutes, la CNAV, c’est la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse. C’est là où l’on sait tout ce que tu as fait, combien tu as gagné et à quelle hauteur tu as cotisé.

Pendant longtemps, ils ont eu des étagères remplies de dossiers. Il y en avait un à ton nom, et au fil des années il épaississait, gavé de numéros de « siret » et de taux de « vieillesse plafonnée » . Dans les années 80, des employés qualifiés et consciencieux ont fait entrer tous les dossiers dans des ordinateurs. Mais parfois, forcément, ils avaient la migraine et l’erreur est humaine. Ensuite ? Eh bien à l’aune de mon cas personnel, je suis au regret de te dire que dans les années 90 et 2000, ça ne s’est pas arrangé.

Je ne suis pas allée à la CNAV en sifflotant. J’avais déjà pris connaissance de mon relevé de situation sur le site Internet et je connaissais l’ampleur du désastre : il manquait des trimestres entiers et les plus gros salaires de mes meilleures années. Je m’étais donc préparée à prouver. (Les trimestres, les années, tout ça je t’expliquerai. Je te dirai aussi comment lire ta feuille de paie d’aujourd’hui pour avoir une idée de ce qui t’attend après-demain).

Je suis arrivée les yeux creusés par quatre nuits blanches successives, durant lesquelles j’ai épluché et reconstitué 40 ans de ma vie. Sacré flash-back. J’ai ouvert des petits dossiers, un par année. J’y ai glissé des bulletins de salaires, des lettres d’engagement, des contrats à la semaine ou à la journée, des courriers m’informant de liquidations judiciaires…

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J’ai vu défiler une bonne cinquantaine d’employeurs, j’ai revécu toutes les histoires qui vont avec. Je me suis demandée si je referais exactement pareil, j’ai répondu que non, évidemment, et j’ai senti poindre la nostalgie. Ne plus être jeune, ça m’est égal. Ce qui m’attriste, c’est de savoir que je ne connaîtrai plus jamais la formidable excitation d’un avenir entier à imaginer.

Mes petits dossiers, je les ai apportés à Tristoune Anonyme. Pour rien. En gros, la CNAV préfère envisager d’emblée qu’elle ne m’a pas spoliée. « On ne prend plus les réclamations », m’a annoncé Tristoune, du ton le plus neutre qui soit. « C’est une nouvelle directive. Maintenant, pour obtenir réparation, il faut aller au contentieux ».

Alors ok, on va boxer.

Et puisque je n’en ai pas encore fini avec ces 40 années-là, dans le métro en rentrant je me suis dit que tant qu’à faire, j’allais les raconter.

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