Et bravo pour Minute !

 

Souvent, j’ai décroché mon téléphone pour appeler un rédacteur en chef que je ne connaissais pas. Sans cela je n’aurais jamais publié dans le Matin de Paris, Libération, 20 ans (mais oui), Marie-Claire ou Télérama… Seulement là, c’est la première fois. De ma main moite, je décroche et raccroche en mode alternatif : j’y vais / j’y vais pas…

Puisque j’ai récupéré en douce mon article fantôme  je dois mettre ce larcin à profit, si possible dans l’heure : le Ministre est à deux doigts de dégainer son administrateur. Pour une publication éclair, il faut un quotidien. Mon choix se porte immédiatement sur Le Figaro, le seul susceptible de valider le caractère d’urgence de ma proposition. Le Figaro ADORE la Comédie-Française.

J’appelle la page « spectacles ». J’ai pris soin de me renseigner avant sur le nom de son responsable – Claude Baignères – dont je n’ai jamais entendu parler (dans le métier, à vrai dire, je n’ai encore entendu parler de personne). Bien sûr, on ne me le passe pas. C’est à une secrétaire que je débite un laïus que je me suis répété cent fois. Elle m’interrompt : « Déposez votre article aux huissiers ». Aux huissiers ?

J’attrape ma feuille dactylographiée, j’y griffonne rapidement mon numéro de téléphone ( celui du Point !) à côté de ma signature et je file voir à quoi ressemblent les huissiers de la rue du Louvre.

Ils sont en uniforme… Je me dis qu’il est probable que rien n’ait changé, dans ce hall, depuis le début du siècle. J’ai glissé ma feuille dans une enveloppe et je l’abandonne, là, entre les mains d’un type qui se contrefiche de ma fébrilité.

C’est le lendemain, pour la première fois de ma vie, que je vois mes mots tracés à l’encre d’imprimerie. C’est un vrai choc, l’article est en plein centre de la page, on ne voit que lui !

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Tu ne me croiras pas, mais en dépit de toutes les années qui se sont écoulées, de toutes les émotions qu’elles ont drainées, quand j’y repense, j’ai encore un frisson.

Pourtant très vite, je m’aperçois qu’il y a un hic : c’est bien mon papier, mais il n’est pas signé. Autre chose me chiffonne à la deuxième lecture. J’ai écrit que Jean-Philippe Lecat, le Ministre, avait refusé de recevoir les comédiens. Je suis sûre de moi, c’est la vérité. Dans la version imprimée, « les comédiens n’ont pas encore été conviés… ».

On m’a dit bien souvent qu’il ne fallait pas se formaliser de ce genre de choses, qu’elles étaient inhérentes à l’exercice de la profession. Je ne suis pas d’accord. Je n’ai jamais accepté que l’on change un mot à mes articles sans m’en avoir parlé. C’est même l’une des raisons pour lesquelles j’ai quitté un hebdomadaire deux mois après y avoir été engagée (oui, je te raconterai).

Je me retrouve donc à ne jouir de mon plaisir qu’à moitié. En plus, je sais qu’au quatrième étage Pierre Billard est en train de découvrir le pot-aux-roses… Du coup, je ne pense même pas à rappeler la page spectacles du Figaro.

Deux ou trois jours plus tard, ça sonne dans mon cagibi. C’est Claude Baignères, il veut me voir. Je repasse donc par les huissiers de la rue du Louvre, mais cette fois je ne suis pas coursière, j’ai un rendez-vous. Je vais sortir hébétée de cet entretien.

Ma mémoire le décompose en trois parties.

D’abord, les éloges. Je ne suis pas très à l’aise, je n’ai jamais su recevoir les compliments.

Ensuite, la proposition de collaboration. J’apprends, interloquée, qu’il y avait quelqu’un au Figaro chargé de suivre la Comédie-Française, et que ce quelqu’un est viré pour n’avoir pas pensé à traiter mon sujet. Je me sens de moins en moins bien.

Enfin, le coup de massue. Alors que je me prépare à partir sans avoir donné ma réponse, Claude Baignères me lance « Ah et au fait, bravo pour Minute ! Je ne sais pas si vous y êtes pour quelque chose mais bravo ! »… Je n’ai pas la moindre idée de ce dont il parle, je ne suis même pas sûre d’avoir bien entendu. J’ouvre la bouche, il en sort un son inaudible, entre le « ho » et le « ha », et clac, la porte se ferme, je suis sur le palier. Abasourdie. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Je veux en avoir le cœur net et mon intuition me guide vers le kiosque. Pour la première et dernière fois de ma vie, j’achète Minute.

Non, je n’avais pas mal entendu, il est là mon article, en dernière page, signé par quelqu’un d’autre. On lui a ajouté trois lignes au début et trois lignes à la fin. Je suis folle de rage. La rubrique s’intitule « Dans mon périscope ». Et pourquoi pas « Dans ma photocopieuse » ?

Quand je retourne au Point, je suis en ébullition. Je montre l’objet du délit à Antoine Silber et Roland Mihaïl, journalistes dans mon service. Ils conviennent que c’est crapuleux mais m’expliquent que je ne peux rien faire, à moins d’entamer une procédure hasardeuse… Mon regret aujourd’hui est de ne même pas avoir passé un coup de fil au plagiaire. Je l’ai fait lorsque le cas de figure s’est représenté. Ça ne sert à rien, sauf que ça fait du bien.

Ah, et au fait, le Figaro, je n’y suis jamais retournée. Tout cela était bien trop mal enclenché.

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