Les femmes de…

Après le tumulte, c’est le retour au calme. Très provisoire car à bien y regarder, le calme, ça n’a jamais été pour moi. Je ne connais pas la vie pépère du journaliste qui va au bureau, passe ses coups de fil, programme ses rendez-vous, ses déjeuners, gratte un papier, se demande s’il va prendre tout août ou tout juillet, touche son salaire et le voit augmenter.

Je ne me plains pas, je ne connais pas parce que je n’ai pas voulu connaître. J’ai eu plus d’une fois l’opportunité de poser mes valises, d’avoir moi aussi un salaire indexé et la sécurité. Ma vie aurait été plus douce. Et plus fade.

Finalement, c’est le Point qui m’offre mon premier article publié ET signé. Je reste pigiste mais le rythme s’accélère et un an après mon entrée comme stagiaire, j’arrive à écrire un papier tous les deux ou trois numéros. Des petits et des gros. Le jour où je publie un article sur quatre pages, j’ai l’impression d’avoir franchi un cap. Mais c’est lorsqu’on me confie le papier d’inauguration du Forum des Halles que j’ai le sentiment d’être adoubée.

 

IMG_0454

 

Tu ne te rends peut-être pas compte mais «faire partie » du Point, à ce moment-là, ce n’est pas rien. L’hebdomadaire est au mieux de sa forme. Il n’a que 7 ans d’existence, ses fondateurs ont de la bouteille – ils viennent de l’Express – mais la rédaction est jeune, ambitieuse. Ce n’est pas encore un journal qui ronronne.

C’est aussi l’époque où il y a des moyens. Quand je pars en reportage, je descends dans un bel hôtel, je dîne dans un bon restaurant et je peux inviter. Sur toute une vie professionnelle, je ne retrouverai jamais des conditions pareilles.

Je m’entends bien avec Alain Dauvergne qui dirige le service depuis le décès de Robert Franc. J’apprécie particulièrement son attitude le jour où je lui annonce que pour les besoins d’une enquête je dois assister à une messe noire, la nuit, dans les catacombes. Je suis en train de recenser les lieux insolites et secrets de la vie nocturne à Paris. Sa réaction est immédiate : il m’interdit d’y aller seule, il viendra avec moi. Mais quand je lui dis que nous serons deux, mon contact recule, arguant que « les autres »ne voudront pas. Finalement je laisserai tomber. Alain m’a fichu la trouille, pourquoi prendre un risque inutile ?

En marge de ce reportage avorté, il me reste une petite histoire.

Un samedi matin, tôt, chez moi, le téléphone sonne. C’est une femme. Elle dit juste « Sylvie ? », j’acquiesce et j’entends « Qui êtes-vous ? ». Je retourne évidemment la question, elle continue : « Qui êtes-vous, qui êtes-vous, qui êtes-vous… ». Je pourrais raccrocher mais je perçois une grande détresse. Elle a une diction entravée, elle est à moitié saoule. Elle finit par articuler « je suis la femme de Claude ». Claude ? Je n’en connais pas. Le nom de famille ? Il ne me dit rien du tout. On tourne en rond comme ça cinq bonnes minutes, il faut en sortir. Je demande ce qu’il fait dans la vie, son Claude. Elle dit qu’il est fourreur – je te promets que je n’invente rien. Et cling, en une seconde je saisis ce qui est en train de se passer. Claude, le fourreur, c’est mon contact pour les catacombes. Il a mon numéro, je n’ai pas le sien, c’est lui qui m’appelait quand nous étions en tractation. Je sais qu’il est marié et que son épouse ignore tout de ses distractions parallèles. Elle a trouvé mon numéro dans la poche de son pantalon et maintenant elle est convaincue que j’ai une histoire avec lui… Je n’ai pas trente-six options : je dois rassurer sans balancer. L’exercice est périlleux. Ouf, elle me croit quand je lui dis que je ne le connais pas, qu’on ne s’est parlé qu’au téléphone. Oui mais pourquoi au téléphone ? Eh bien elle n’a qu’à lui poser la question…

La situation se reproduira quelques années plus tard, d’une façon moins gênante mais nettement plus désagréable. Une femme au bout du fil exige des explications. C’est une hystérique, avec la voix qui grince.  Elle veut savoir pourquoi mon numéro figure dans l’agenda de son mari.  Là encore, il faut un certain temps pour que je comprenne de qui elle parle. C’est un gradé chez les pompiers. Et j’attends juste qu’il me rappelle pour me donner l’autorisation d’aller filmer dans une caserne…

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s