Le jour où Jacques Chirac a su que j’existais

Tu t’es peut-être aperçu que la ligne droite n’était pas ma figure préférée. Je ne le fais pas exprès, mais je chemine par ricochets, et je dois reconnaître que j’arrive rarement à l’endroit où je croyais aller. C’est l’un de ces rebonds inopinés qui m’a portée jusqu’à mon premier scoop.

Les piges au Point ont beau être payées correctement, comme j’ai largué le CES du 93, ce n’est pas suffisant. Télérama vient de lancer son « Petit journal », un encart que l’on ne trouve que dans l’édition parisienne. Je propose des papiers « vécus », du genre « 24 h dans la vie d’un éboueur »… Ils les prennent, mais financièrement ça correspond à des cacahuètes. Pour prospecter, j’ai besoin de sujets.

Nous sommes à la fin des années 70, les journaux sont friands d’histoires décalées et légères, de tout ce qui apparaît anti-conventionnel. Pour captiver il faut surprendre, et je n’ai encore jamais lu un article sur le « Réseau », c’est une bonne raison pour l’écrire.

Le Réseau ? Je t’explique.

Tu connais les sites de rencontres ? Eh bien figure-toi que même quand ils n’existaient pas, les gens disposaient de moyens pour faire connaissance. Juste avant, c’était le Minitel, efficace mais terriblement cher. Et encore avant, il y avait le Réseau, complètement gratuit et bien plus rigolo.

On avait juste besoin d’un téléphone, et de la liste des numéros qui fonctionnaient. Tu tombais sur un disque : « Le numéro que vous avez demandé n’est pas attribué. Veuillez consulter l’annuaire », une voix féminine répétait ça en boucle. Tout se jouait dans les interstices : durant ces deux ou trois secondes de silence, tous ceux qui étaient connectés en même temps pouvaient se parler.  Tu entendais « Roger appelle, Roger appelle »…. Et hop, le disque repartait. Le coup d’après, tu avais juste le temps de répondre « Roger ton numéro ? ». Et pour qu’il te le donne en entier, il fallait bien encore 5 ou 6 tours de disque. Ensuite ? Eh bien tu appelais Roger, sans savoir qui c’était, au petit bonheur la chance. Parfois la conversation capotait après  5 minutes, parfois elle durait des heures et se prolongeait de visu.

Entre eux, les gens du réseau se passent une adresse : celle d’un café où ils se retrouvent une fois par semaine, à jour et heure fixes. C’est là que je suis, le jour de mon scoop.

J’ai déjà discuté au téléphone avec un certain nombre de membres du Réseau, je viens les rencontrer à découvert, en affichant ma qualité de journaliste. Je dis que je ne sais pas à qui je vais vendre le papier, que normalement mon domaine c’est pas du tout ça, que c’est la ville et l’environnement. « Alors, me répond l’un des réseauteurs, j’ai une info pour toi ».

Il travaille chez Decaux, celui des panneaux et des abribus. Il m’apprend que sa boîte est en train de fabriquer des toilettes publiques qui ne vont pas tarder à pousser comme des champignons dans les rues de Paris. Si je veux voir par moi-même, il y a un prototype installé sur le parking de la société, à Plaisir, dans les Yvelines.

Je te rappelle qu’à ce moment-là,  Paris est encore à l’ère des vespasiennes, plus communément nommées pissotières, édicules pittoresques à usage masculin que l’on repère à leur odeur.

De vraies toilettes publiques, c’est une révolution, tant pour l’hygiène que pour l’égalité des sexes. Exit, l’article sur le Réseau, je file au Point ventre à terre et je contacte le service de presse de Jean-Claude Decaux. Ils n’ont rien à me dire, c’est le black-out.

IMG_0469

Dès le lendemain matin, je me rends à Plaisir avec un photographe. Le prototype se voit de loin, sa porte est ouverte, il y a des ouvriers. Le photographe se planque et je m’avance toute seule, déterminée à faire l’idiote.    « Oh mais qu’est-ce que c’est ? Des toilettes ? Ça fonctionne ? Oh, mais c’est formidable ! ». Tant et si bien que les ouvriers me demandent si je veux les essayer. Et comment ! Ils me montrent et m’expliquent tout, y compris ce qui se passe à l’arrière une fois que la cuvette s’est renversée. Ça va, j’en sais assez, mais pour la photo il faut attendre que tout ce petit monde aille déjeuner.

Pendant que le photographe opère, je détaille l’affiche qui est apposée sur cette toute première « sanisette ». C’est un texte signé de Jacques Chirac, alors Maire de Paris, dans lequel il se félicite d’avoir trouvé un système qui protège « les mœurs, l’environnement humain et olfactif ». Il annonce 200 implantations de ce type dans différents quartiers de Paris, d’ici à quelques mois.

J’ai tout ce qu’il faut, et pour la première fois dans un article, je peux écrire la formule magique : « Le Point est aujourd’hui en mesure de le révéler… ».

Le lendemain de la parution, toute la presse quotidienne en parle. Un peu pour l’innovation, beaucoup pour le scandale. Le Conseil de Paris a pris connaissance de ce gros marché public en lisant mon papier. Chirac a omis de l’en informer, tout comme il a oublié de lancer un appel d’offre. Ramdam !

Il n’empêche : tout se passera comme prévu sur l’affiche. Trente ans plus tard, c’est encore Decaux qui emportera la concession du Vélib à Paris. Mais cette fois, face à un concurrent.

Voilà, c’était le dernier épisode de mes aventures au Point. Une pause, et je reviens juste après Noël te raconter la suite.

Publicités

Une réflexion sur “Le jour où Jacques Chirac a su que j’existais

  1. Dingue, cette histoire! Je me souviens très bien de ces toilettes. Je les trouvais fascinants (masculin ou féminin? masculin je dirais, mais je pense que c’est « faux » — ou helvète, c’est toujours dur à dire.) J’avais peur de rester enfermée dedans, j’étais enfant. Mais c’était de la science-fiction pour moi.

    Sinon, pour ce qui est de faire des ricochets, le blog est le média parfait pour ça!

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s