Un coup d’épée dans l’eau

Pour un journaliste, Il n’y a rien de plus excitant que de participer à la création d’un journal, d’une radio ou d’une télévision. Et rien de plus triste que d’assister, impuissant, à sa disparition. J’ai connu les deux, plusieurs fois, et je crois même avoir contribué à l’aventure la plus brève de l’histoire de la presse.

Paris-Hebdo : 9 janvier 1980 – 26 mars 1980.

12 numéros, je les ai conservés.

Ce n’était pourtant pas une petite entreprise. Derrière il y avait un groupe, l’Expansion, et un homme, Jean-Louis Servan-Schreiber. J’étais arrivée là, en tant que pigiste, grâce à Antoine Silber qui avait démissionné du Point pour rejoindre le projet. Pour la première fois, un magazine entendait parler exclusivement de l’agglomération parisienne, sous tous ses angles et dans tous ses états.

Quand il s’est cassé la figure, je me souviens qu’à l’intérieur du journal on disait que c’était parce qu’on était trop en avance, que les lecteurs n’étaient pas prêts. Mais pas prêts à quoi ? Le ton, le traitement, la mise en page… Mouais.

 

La couverture du N°1. L’idée de représenter les Parisiens en rats n’avait pas fait l’unanimité…

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Trente-cinq ans plus tard, je peux bien t’avouer que quand je feuillette ma collection, je vois un empilage hétéroclite de sujets plus ou moins en rapport avec la capitale, mais je cherche en vain le concept. Et ce journal est laid.

Je n’y ai rien fait de formidable non plus. Imprégnée de ma culture « Ville et environnement », j’ai d’abord traité des sujets que j’aurais pu proposer au Point. Je veux dire des sujets « sérieux ». Jusqu’au jour où Philippe Aubert, qui dirige le service, me dit « je voudrais que tu fasses une série de papiers dans lesquels tu te mettrais en scène, dans des situations insolites ». Ah, et par exemple ? « Eh bien tu vas au restaurant, au moment de l’addition tu annonces que tu n’as pas d’argent et tu proposes de faire la plonge ». Et ? « Et tu vois ce qui se passe »…

J’ai un peu l’impression de changer de métier : je faisais la journaliste, maintenant je vais faire l’andouille. Pour être honnête, à ce moment-là je n’analyse pas trop. J’ai 25 ans, peu d’expérience et encore une fois, l’époque est au « décalé ». J’aurai d’autres occasions, plus tard, de réfléchir à la confusion des genres.

Il ne s’agit pas d’aller dîner une fois, mais cinq fois, dans cinq restaurants différents, petits, moyens et grands. J’ai sur moi une lettre du journal que je dois sortir lorsque ça commence à sentir le roussi. Je peux pousser le bouchon tant que le restaurant n’appelle pas la police, je ne me vois pas expliquer aux flics que c’est pour une version écrite de la caméra invisible. J’ai aussi de l’argent pour payer, mais que je dois planquer. Dans mon sac à main, on ne trouvera qu’un rouge à lèvres, un stylo, un livre de poche, un trousseau de clefs et un mouchoir. Et bien évidemment, aucun papier d’identité.

Le premier soir à l’Hippopotamus, quand la serveuse pose l’addition sur la table, je me sens dans la peau du braqueur juste avant l’ouverture du coffre. C’est extrêmement désagréable. Le lendemain, rebelote dans un restaurant chinois. Puis aux Halles, chez Joe Allen, rue de la Grande truanderie (ça ne s’invente pas) au Pharamond, pour finir en beauté sur les Champs-Elysées, un samedi midi au Fouquet’s. Je ne vais pas ici te refaire le papier, cela ne présente pas un grand intérêt. Juste pour résumer, j’ai failli boxer avec les Chinois qui avaient confisqué mon manteau, j’ai essuyé des insultes de la part du directeur du Fouquet’s qui les a amèrement regrettées, et je suis restée coite chez Joe Allen, face à un « manager » qui s’employait à me réconforter en m’assurant que cela pouvait arriver à tout le monde et que je n’avais qu’à repasser un de ces quatre…

Cet article n’a pas été publié dans Paris-Hebdo : il était programmé pour le numéro 13. Mais il m’avait été payé. Je l’ai proposé à « 20 ans », qui l’a racheté à qui de droit. Du coup, j’ai entamé une collaboration avec ce mensuel sur une base qui avait le mérite d’être claire. Je proposais un thème, pas une info, et je leur livrais un exercice d’écriture.

N’empêche que j’avais laissé le Point pour Paris Hebdo et que je me retrouvais le bec dans l’eau. Je te rassure, il n’y est pas resté longtemps.

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