Intermède

Radeau Mayenne est une bande dessinée publiée en 1982 aux Editions du Trou par Bernard Le Minor, dessinateur et chroniqueur à la radio. Chaque membre de l’équipe a eu droit à sa page. J’ai choisi de poster ici celle de Jean-Luc Blain, qui animait une émission en fin de matinée. Elle est représentative de l’esprit participatif de cette radio, parfois poussé au paroxysme.

Et puis la mienne. Juste parce que ça me fait plaisir.

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Qui suis-je ? Qui veux-je être?

L’une des grandes questions existentielles, à la radio, c’est « être ou ne pas être journaliste ». Quand tu travailles pour la presse écrite, c’est limpide. Que tu rendes compte de la guerre en Syrie ou que tu interviewes Kendji Girac, du moment que c’est publié, tu décroches la queue du Mickey : la carte de presse… A Radio France, nombreux sont ceux qui courent après sans jamais l’attraper. Car il ne suffit pas de parler dans le micro.

Je simplifie.

D’un côté, tu as la rédaction qui oeuvre à la confection des journaux et des magazines d’information. C’est le camp de ceux qui produisent un travail collectif et qui ne disent pas « je ». Ils sont estampillés journalistes et reçoivent la carte magique.

Le journaliste est invirable. Son salaire n’est pas mirobolant mais il progresse au rythme des commissions paritaires. Le plus souvent, il a les horaires de Monsieur tout le monde, il part le matin et rentre le soir en même temps que son voisin. De temps en temps, il participe à un voyage de presse, plus fréquemment dans une ville de province que sous les cocotiers. Il travaille dans un open space, pas loin de son chef, qui lui-même a un chef, et à moins d’un incident de parcours, un jour lui aussi sera petit chef ou grand chef.

De l’autre côté, tu as les programmes, avec tout un lot d’émissions revendiquées à la première personne : de telle heure à telle heure, c’est la tranche conçue et présentée par Untel… Qui n’est pas journaliste.  Il est intermittent du spectacle et le vit parfois comme une injustice.

Pourtant, il est mieux – voire beaucoup mieux – payé que le journaliste. Surtout qu’en plus de son cachet, il touche des droits d’auteurs qui, en gros, lui permettent de payer ses impôts. En contrepartie il est sur un siège éjectable, on le reconduit de saison en saison – ou pas. Mis à part le directeur des programmes, il n’a pas de supérieur. Pour lui et son équipe – assistant, réalisateur – il dispose d’un vrai bureau qui ferme à clef. Il entre et sort comme bon lui semble et peut aller boire des coups au café. Il n’a qu’une obligation de résultat. Et une contrainte : prendre l’antenne à l’heure.

Je connais bien les deux fonctions, les vies qui vont avec. A maintes reprises je suis passée d’un bord à l’autre.

 

« Animatrice-journaliste », la carte qui théoriquement ne pouvait pas exister

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En 1981, à Radio Mayenne, je suis loin de savoir tout ça. Je comprends juste que ma situation (deux tiers du temps à la rédaction, un tiers dans les programmes) n’est pas réglementaire, et je le réalise vraiment quand un syndicat vient nous rendre visite. On me cache ! Mieux vaut que je reste  chez moi pour ne pas avoir à répondre à des questions embarrassantes… Il n’empêche que si sur le terrain on s’arrange comme on veut, pour la maison mère il me faut un statut. C’est l’un ou l’autre, Daniel Hamelin me laisse le choix : A/ journaliste B/ intermittent.

Le A, c’est la sécurité, le chemin tout tracé. Le B, c’est la précarité, avec dans l’immédiat des conditions plus confortables.

On me prévient que si je choisis l’intermittence, je vais perdre ma carte de presse. Ça ne risque pas, j’y ai droit depuis deux ans et je ne l’ai toujours pas demandée. Je ne le ferai que deux fois dans ma carrière, quand l’employeur m’y obligera. Deux années sur près de quarante. Parce que je n’en ai jamais eu besoin dans l’exercice de mon métier, et que la seule chose que j’aurais eue en plus, c’est l’entrée gratuite au musée. Et puis, j’en ai vu tant qui possédaient la carte, mais pas l’état d’esprit…

Pour le statut, c’est B. J’ai 26 ans et je ne veux pas, déjà, savoir ce qui m’attend.

 

La vache et le futur président

La Mayenne est un département dans lequel, grosso modo, il y a deux fois plus de bovins que d’humains. Quand tu es journaliste là-bas il vaut mieux t’intéresser à la vache, et il se trouve qu’à ce moment-là, je n’en avais encore jamais vu une de près… Mais je me suis acclimatée à la vitesse grand V. Après quelques semaines, je distinguais parfaitement une normande d’une montbéliarde, je connaissais mes quotas laitiers sur le bout des doigts, je flattais la croupe des culards au Festival de la viande (oui, ça existe) et je buvais des cafés arrosés de gnole à 10 heures du matin.

L’autre sujet récurrent sur lequel je suis aussi inculte en arrivant, c’est le foot. A cette époque  Laval est en première division. Je n’oublierai jamais mon premier match, auquel j’assiste en compagnie des femmes des joueurs. Elles se comportent toutes de la même façon : quand leur bien-aimé marque un but, elles bondissent, font des sauts de cabri et crient « c’est le mien, c’est le mien ! »…

 

En extérieur, derniers réglages avant l’antenne.  Avec Pierre Carne, le directeur technique

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Avant Radio Mayenne, je n’avais aucune idée de la façon dont on pouvait, trois fois par jour, nourrir un vrai journal d’information dans un département rural. Je pensais qu’à un moment ou à un autre, on était obligé d’en passer par le compte rendu du concours de boules. Je manquais juste d’imagination.

Certes, l’actualité mayennaise n’est pas inépuisable, mais nous traitons la plupart des sujets nationaux en les rapportant à l’échelle départementale. Les effets d’une loi ou d’une nouvelle mesure, un grand débat, une polémique, dans quelque domaine que ce soit, tout s’incarne sur le terrain. Nous irons même jusqu’à couvrir l’élection présidentielle américaine en direct et en multiplex, avec des Mayennais installés aux Etats-Unis et des Américains qui vivent en Mayenne (on les a cherchés, on les a trouvés) ! Ce soir-là, je suis à Paris où j’interviens en direct du Harry’s bar. Inopinément, j’y croise l’un des trois députés du département et illico,  je lui tends mon micro. Je ne vais pas insister longtemps : il est inaudible, bien trop alcoolisé…

C’est aussi en Mayenne que j’interviewe François Mitterrand, durant la campagne de 1981. Nous sommes trois ou quatre journalistes à le rencontrer dans une ferme. Probablement fatigué, il est d’une humeur exécrable. Il est convenu qu’il répondra à chacun d’entre nous une dizaine de minutes et il commence par la télé. On ne peut pas dire que cela me mette en confiance. Il se tient debout, au bord d’un champ, et s’énerve quand le cameraman lui demande de se déplacer d’un mètre sur la gauche. Il veut savoir pourquoi, le journaliste répond que c’est parce qu’il aimerait avoir une vache en arrière-plan et Mitterrand explose… Avec moi, il sera courtois mais glacial. Je l’interroge fatalement sur quelques questions agricoles et je termine par le paysage radiophonique, puisque son programme annonce clairement la fin du monopole de Radio France et l’avènement des radios libres. Tout cela en marchant. Lui se dégourdit les jambes et moi qui tiens le micro, je m’ankylose le bras. Cela ne fait pas partie de mes meilleurs souvenirs.

J’aime ce que je fais à la rédaction et avec mes trois camarades, nous travaillons beaucoup. Mais quand Daniel Hamelin me propose d’occuper, en plus, une tranche dans les programmes tous les dimanches après-midi, je saute sur l’occasion. Cela fait un moment que j’observe (et que parfois j’envie) les animateurs qui prennent l’antenne en toute décontraction, sans le timing et les contraintes de nos journaux d’information.

D’abord ce sera une heure le dimanche, puis trois supplémentaires le samedi. Et sur la planète Radio France, là où les journalistes et les animateurs sont deux espèces régies par des lois spécifiques, voilà que je deviens l’hybride.

Bonjour micro

Pour un journaliste, le principal partenaire en radio, c’est le temps. Il faut le découper, le compter sans arrêt. Un papier ? C’est une minute. Un journal ? Un quart d’heure. Si dans mon journal j’ai trois papiers, 4 sons (des reportages ou des interviews) et une météo, combien de temps me reste-t-il pour les titres, le lancement des sujets, les brèves et les résultats sportifs ?

Une fois à l’antenne, on apprend très vite à garder un œil sur ce qu’on lit, l’autre sur la pendule, tandis que sous le casque, l’oreille reste réceptive aux ordres de la régie. Tu es en train d’annoncer qu’on a Machin au téléphone, et simultanément tu entends « non non, on n’a pas Machin ! »…

Les quinze premiers jours à Radio Mayenne, j’ai fait des papiers dans le journal des autres, j’ai appris le maniement du Nagra, ce gros magnéto d’une dizaine de kilos que l’on gardait parfois des heures accroché sur l’épaule, et je me suis formée au montage de la bande magnétique. Puis un matin, alors que j’étais loin d’imaginer que cela arriverait si vite, Freddy me dit « C’est toi qui présente le journal à midi ».

Le Nagra, indispensable et pesant compagnon du reporter radio

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Freddy Thomelin, mon rédacteur en chef. Si je dis « mon », c’est qu’en radio je n’en ai jamais eu d’autres, enfin pas d’autres dont je me souvienne. Grand, imposant, un peu rugueux, au début il effraie. Il faut trois jours pour comprendre que c’est un homme et un professionnel hors du commun. Je me souviens que juste avant d’entrer en studio pour ce premier journal, je le regarde et je lui dis « j’ai peur ». En tirant doucement sur sa pipe, il répond « Je suis là »… Il nous pousse, il nous sécurise. Il m’a énormément appris.

Avec Daniel Hamelin, ils forment le couple de direction idéal : Freddy le placide, Daniel l’exubérant.

Ils ont un point commun : leurs débuts témoignent que ce qui les a porté là où ils sont, c’est la passion.

Tout jeune, sans formation, Freddy embarque sur un cargo pour aller en Guyane se porter candidat au poste de journaliste qui le fait rêver : il a vu une annonce. A son arrivée, le poste est pourvu. Mais on ne renvoie pas un jeune homme qui vient de faire un tel voyage.

A vingt ans, Daniel est pompier. Par chance, il est affecté à la Maison de la radio. Un soir il dépose une lettre sur le bureau du directeur de France Inter. En résumé, il a écrit « Monsieur le Directeur, je suis le pompier de service et je veux faire de la radio ». Il n’a pas de réponse, il recommence. Jusqu’au jour où le directeur craque, mi-excédé, mi-intrigué : « Qu’on m’amène le pompier »… Il sera assistant, puis il animera ses propres émissions.

Le dessin de couverture de « Radeau Mayenne » une bande dessinée de Bernard Le Minor (Editions du Trou). Animateurs, journalistes, techniciens, toute l’équipe est là. Freddy est assis au premier plan avec un cigare à la bouche, Daniel est à l’arrière avec une cravate et un bras en l’air

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La première caractéristique de Radio Mayenne, c’est d’être une radio « portes ouvertes », tous les jours, tout le temps. L’entrée est libre, on peut s’asseoir par terre dans un coin du studio, rester le temps qu’on veut… La seule exception, c’est pendant les journaux.

Avec François Desnoyers, Dominique du Boisbaudry et Jacques Vautrin, nous nous relayons à la présentation, sans avoir de case attitrée. Il arrive que nous soyons du soir (tard) et du matin (tôt) tout en participant à la confection du journal de midi. Il me semble que je n’ai jamais aussi peu dormi. D’autant qu’à la fermeture de l’antenne, je vais dîner avec quelques copains au restau d’à côté, une pizzeria qui reste ouverte exprès pour nous. Parce que Laval, à 23 heures…

Les premiers temps, il arrive aussi qu’avec la complicité des techniciens, en douce, nous nous amusions à rallumer l’antenne quelques minutes après l’heure de coupure officielle.  Yves Derisbourg, qui anime l’émission du soir, reprend le micro et demande aux auditeurs qui l’entendent d’appeler sur le standard. Curieusement il y en a toujours qui sont restés branchés et la conversation s’engage… C’est en quelque sorte une émission pirate. Sur une radio de service public. Le jour où Daniel Hamelin l’apprend (je ne sais plus comment), il entre dans une colère dont il a le secret. C’est grave. Yves et les techniciens sont dans leurs petits souliers. Mais une fois le savon passé, il se retient pour ne pas rigoler.

Parce qu’il est à la fois le directeur qui veille à ce que les bornes ne soient pas dépassées, et l’homme qui fait souffler sur cette radio un formidable vent de liberté.

 

De Paris à Laval

Donc, je vais faire de la radio. Au moment où je l’annonce à Maurice Siegel, je ne sais pas à quel point ce changement sera déterminant. Je ne l’envisage que comme une expérience supplémentaire, d’autant que si je suis ravie de me frotter à ce nouveau média, je m’inquiète en même temps de ce qui se profile : je vais quitter Paris. Je suis une Parisienne, une vraie de vraie, élevée sans le plus petit point d’ancrage ailleurs, ni à la campagne, ni à la mer, ni à la montagne. J’aime les odeurs d’essence, les couloirs du métro, j’ai besoin de la foule et de l’anonymat. Alors quitter Paris pour Rome, Londres ou New-York, d’accord… Mais je vais à Laval, 50 000 habitants, département 53, la Mayenne.

Normalement pour deux mois.

J’habiterai chez Dominique du Boisbaudry, une ancienne stagiaire du Point avec qui je suis restée en contact. C’est elle qui m’a mise sur le coup. Nous sommes en juin 1980 et Radio France lance trois radios à titre expérimental : Fréquence Nord, censée couvrir une région, Radio Mayenne, à l’échelle départementale et Melun FM, en Seine et Marne, qui ne couvre que la ville et ses environs. Au bout d’un an, le format qui aura été jugé le plus performant servira de modèle à la création d’autres radios, sur tout le territoire. C’est la naissance des radios locales de Radio France.

Pressée par la nécessité de m’évader de VSD, je saisis l’opportunité. Dominique est déjà engagée, j’appelle de sa part le responsable du projet à la Maison de la radio et tout est conclu à la vitesse de l’éclair. Quand j’y repense, je suis même sidérée de la facilité avec laquelle tout cela s’est mis en place. Un entretien et tout était réglé ! Comme je ne veux pas m’éloigner de Paris, pour moi ce sera Melun, qui démarre  en septembre. En attendant, je pars faire mes classes à Laval.

Tu vois la photo, là ? Tu me crois si je te dis que c’est à ça que ressemble la rédaction d’une radio en 1980 ? A l’arrière-plan une grosse télé – qu’on n’allumait jamais, sur les bureaux des téléphones du temps des PTT, des stylos, des papiers, évidemment pas l’ombre d’un ordinateur, pas même une machine à écrire… Pour parfaire le tableau, il faudrait le téléscripteur de l’AFP – il était juste à côté, et quelques bobinos (avant l’ère numérique, les bobinos sont des bandes magnétiques  enroulées sur un noyau de plastique. On les donne au technicien pour qu’il les diffuse pendant le journal).

En préparation d’un journal, avec François Desnoyers

Radio-Mayenne avec François

 

Ça va être compliqué pour moi de te raconter Radio Mayenne. Je ne vais pas pouvoir dissocier le professionnel et l’humain, ils sont trop imbriqués. Si cette aventure a été si belle (et pour moi, plus longue que prévu) c’est grâce aux personnes avec lesquelles je l’ai vécue. C’est là que j’ai rencontré la plupart de mes « amis de trente ans », ceux que l’on retrouve toujours, même si les chemins ne se croisent pas parfois pendant quelques années. François, qui est sur la photo, en fait partie.  D’autres en seraient encore s’ils n’avaient pris congé un peu trop tôt. Je pense à Jack Payet, à Jean-Luc Blain. Et je pense évidemment à Daniel Hamelin, le directeur, l’inspirateur, l’orchestrateur, sans qui Radio Mayenne n’aurait probablement été qu’une radio comme une autre.

Daniel qui, deux mois après mon arrivée, m’appelle dans son bureau : « Je viens d’avoir un coup de fil, ils t’attendent à Melun ». Je réponds que je ne veux pas y aller. J’entends alors ce que je n’osais espérer : « Ça tombe bien, je leur ai dit que je te gardais »…

Sortie de route

Ma mémoire ne me restitue que deux articles écrits pour VSD entre mai et juillet 1980. Deux articles en deux mois, ce n’est tout simplement pas possible, mais je suis incapable de dire ce que j’ai fabriqué.

Je me souviens de l’interview de Jimmy Connors et du Circuit Carole.

Tu connais le Circuit Carole ? Il existe toujours, dans le 93, à Tremblay-en-France, anciennement Tremblay-lès-Gonesse. Il a été créé à la fin des années 70 pour que les motards disposent d’une piste d’entraînement sécurisée. Avant, ils allaient rouler le soir à Rungis, sur le parking des Halles, et il arrivait qu’ils en meurent.

Donc, c’est là que l’aboyeur m’envoie. Roland-Garros, la moto, il doit me prendre pour une journaliste sportive…

Je suis censée « faire un reportage ». Sur quoi ? Des motards qui viennent s’éclater le week-end, un point c’est tout. A priori ça ne m’intéresse pas, mais c’est a priori. J’ai toujours été convaincue qu’un journaliste devait pouvoir exercer sa curiosité sur n’importe quel sujet. A ne vouloir jouer que sur son terrain préféré, à trop délimiter son périmètre avec des barbelés, il me semble que l’on finit par s’installer dans un confort qui nuit à l’acuité.

 

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D’accord, ce n’était pas le reportage du siècle. J’ai fait quelques rencontres, j’ai compilé des anecdotes, j’ai approché un monde que je ne connaissais pas, avec son langage et ses codes. A l’arrivée,  j’avais de quoi écrire ma page. J’ai rendu mon papier et je ne sais par quel miracle j’ai réussi à le relire avant impression.

Le choc. C’est bien simple, je ne l’ai pas reconnu. Il était truffé de détails inventés et réécrit de bout en bout. J’ai appris ce jour-là qu’il y avait deux personnes au journal chargées de tout rewriter dans un style « populaire ». Cela paraissait tellement normal aux autres journalistes qu’ils ne m’avaient pas avertie.

Je te l’ai déjà dit, je n’ai jamais accepté qu’on change une phrase à un papier sans m’en avoir parlé. Ce n’est pas par prétention. Un article peut toujours être amélioré et si l’on me fait une proposition dans ce sens, je la prends ! Non, c’est juste une conception de la responsabilité. J’assume chaque mot de ce que j’écris, sur le fond et la forme, et je tiens à pouvoir répondre de tout. Les coups et blessures à l’actualité (ou à la langue française), si c’est le voisin qui les porte, je ne vois pas pourquoi je le couvrirais…

Bref, il n’est pas question que je signe ce torchon.

J’avais jusque là évité le conflit avec le petit chef, c’est le Circuit Carole qui déclenche les hostilités. J’exige qu’il retire ma signature, il n’a pas le choix, il  obtempère, mais il n’apprécie pas du tout.

A bien y réfléchir, finalement, je n’ai pas dû écrire beaucoup plus de deux papiers en deux mois. Il devait éviter de me solliciter… Pourtant, à quelques jours de la fin de ma période d’essai, il m’appelle, le roquet. Il m’affecte pour deux semaines aux programmes télé parce que la journaliste qui s’en charge est en congé (je repense à cet épisode à chaque fois que j’allume ma télé et que je tombe accidentellement sur elle, aujourd’hui chroniqueuse chez Cyril Hanouna…). Ce n’est pas une demande, c’est une injonction « Vous allez faire ceci, cela ». Je réponds d’abord par un grand sourire et fermement, je lui dis « Non ».

Il me regarde, hagard, il me ferait presque pitié, il est manifestement face à une situation qu’il ne sait pas gérer. Il finit par hurler « Comment non ? ». Je lui explique que c’est « non » parce que je m’en vais, que je ne supporte pas ses méthodes en particulier et celles du journal en général, que ces deux mois ont été un enfer et qu’avant de partir, je veux voir le patron. Les derniers mots le transforment en toutou.

Je ne dirai pas à Maurice Siegel ce que je pense de son journal. De quel droit le ferais-je ? Je ne mâcherai pas mes mots en revanche sur l’organisation et les rapports humains. Je suis étonnée parce qu’il fait amende honorable. Il est désolé qu’on ne se soit pas mieux occupé de moi, il promet que si je reste il fera en sorte que ça se passe autrement, mais il se doute que j’ai déjà probablement trouvé autre chose…

Quand j’annonce la couleur, j’allume une lueur de connivence dans l’œil de celui qui fut l’un des fondateurs d’Europe 1. Oui, Mr Siegel, j’ai trouvé autre chose… Je vais faire de la radio !

La VSDéontologie

La semaine où j’intègre VSD, l’énergie de la rédaction est concentrée sur l’imminence de deux événements : la  première visite de Jean-Paul II en France et le tournoi de Roland-Garros. Je ne suis pas sollicitée pour le pape, mais j’assiste aux préparatifs. Enfin, je veux dire à la mise en scène.

Le magazine consomme à qui mieux mieux de la photo spectaculaire. Pour être sûr de ne pas manquer, il ne rechigne pas à la produire. C’est aussi le moyen – peu recommandable, je te l’accorde – de ne pas se faire coiffer au poteau par le concurrent redouté. Hé, Paris-Match, tu la vois celle-là ? Eh bien cours toujours, elle est à nous, tu ne l’auras pas.

Élaborée dans l’antre de Maurice Siegel et de son fox-terrier, la stratégie consiste à trouver une concierge (à l’époque, les gardiennes d’immeuble sont encore des concierges) dont la loge se situe sur une artère empruntée par le pape. On lui donnera des consignes pour qu’au premier regard elle soit identifiable comme « une femme du peuple » : coiffure, habillement, on ne craint pas de forcer le trait. Et on lui expliquera dans le détail ce qu’elle doit faire.

Il faut qu’elle ait des biceps, la concierge, car sa mission consiste à se frayer un passage dans la foule pour aller offrir un présent de poids au Saint Père : un agneau, gracieusement fourni par l’hebdomadaire.

Personne ne me raconte le scénario, ce sont des pratiques que le journal ne souhaite évidemment pas divulguer. Mais je parviens facilement à le reconstituer en laissant traîner mes oreilles de la mezzanine au plancher… On ne le dira jamais assez : un journaliste se doit d’avoir l’œil perçant et le pavillon extensible.

Pour ce coup-là, le pipotage a foiré. La petite dame n’a pas réussi à atteindre sa cible. Il faudrait vérifier en retrouvant le numéro de VSD, mais il me semble qu’on l’a tout de même photographiée avec son agneau sur les bras…

Dans ce même registre du journalisme d’opérette, je verrai quelques jours plus tard un photographe partir en « reportage » avec une drôle d’équipe. Des filles, avec des bas résilles, des jupes ultra mini et un maquillage outrancier. Le sujet du « reportage » ? La prostitution. Tiens, tiens.

Au bout d’une dizaine de jours, je sais que je vais m’en aller. Mon contrat me permet de partir sans préavis pendant toute la période d’essai. Il me reste donc un mois et demi pour assurer mes arrières. En attendant, je dois justifier mon salaire. J’ai échappé au pape, je suis bonne pour Roland-Garros.

Ils veulent une interview de Jimmy Connors. Tu ne sais pas qui c’est ? Un joueur américain qui a été N°1 au classement ATP. C’est une grande gueule, un turbulent. Et un gagnant potentiel du tournoi.

J’appelle le service de presse, on me dit que Connors s’entraîne et qu’il refuse toutes les demandes pendant cette phase préparatoire. Je répercute, et je fais beaucoup rire. J’ai la naïveté de penser qu’une interview est un échange entre deux personnes consentantes. Certes, quand on tombe sur un récalcitrant, il n’est pas interdit d’insister, mais je n’ai encore jamais harcelé. À VSD, quand on veut et que l’autre refuse, on planque devant chez lui, voire on s’y introduit, et si on vous met à la porte, vous rentrez par la fenêtre. Dans la boîte à outil du journaliste éconduit, il y a aussi le bouquet de fleurs – on le réserve aux femmes – et quelques appâts pour soudoyer les proches.

Soit je fais mon baluchon tout de suite, soit j’applique la méthode Coué, « c’est juste une expérience, c’est juste une expérience, c’est juste une expérience… ».

Jimmy Connors et ma copine Patti. C’est une photo de l’époque, mais aux Etats-Unis. Je n’ai gardé aucun article de mon excursion à VSD.

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Au petit matin, je suis en embuscade devant l’hôtel de mon Jimmy avec un photographe. Je ne sais plus combien on attend, je ne sais plus comment tout s’enchaîne, je me souviens juste de la honte. La filature mène à Roland-Garros. Il est avec son épouse et son fils qui s’installent dans les gradins pour assister à l’entraînement. Ne me demande pas comment je fais, je suis en mode automatique, mais je me retrouve assise à côté de Mme Connors et j’engage la conversation. Au bout d’une heure, Patti et moi nous sommes copines. Elle va intercéder.

Jimmy est ok. A une condition : qu’on ne prenne pas son fils en photo.

L’interview démarre et là, je me rends compte qu’il a un accent texan à couper au couteau. Je parle correctement anglais, je suis déjà moins à l’aise avec les Américains mais le texan, c’est impraticable. Je comprends une phrase sur deux, je suis en train de ruser pour qu’il répète quand tout à coup je vois un fil allumé relié à de la dynamite. Le photographe est en train de mitrailler son fils ! Je lance des regards furieux dans sa direction, j’essaie de rester concentrée sur ce que je ne comprends qu’à moitié, et en même temps je m’emploie à faire pivoter Jimmy pour qu’il ne soit pas dans l’axe de ce qui est en train de se passer. Je sors de là épuisée. S’ensuit une discussion musclée avec le photographe qui considère qu’il a seulement fait son boulot. Je laisse tomber, « c’est juste une expérience »…

A ce stade j’ai compris comment on cueille l’information à VSD. Je ne sais pas encore comment on cuisine sa retranscription.