Les souvenirs oubliés ne sont pas perdus (Sigmund Freud)

 

A la mort de Paris Hebdo, je cherche du travail. J’écris à quelques journaux en joignant mes plus beaux articles, mais je suis démangée par l’envie de me frotter à la radio. J’envoie une demande de stage à France Inter, parce que même si je ne suis plus une journaliste tout à fait débutante, techniquement j’ai tout à apprendre.

J’obtiens un rendez-vous. Je me retrouve dans un bureau minuscule, une « travée » comme on dit à la Maison de la radio, face à un homme au regard doux et bienveillant. Je crois comprendre qu’il est Secrétaire général de la rédaction, ou quelque chose comme ça, je ne connais rien aux titres et à la hiérarchie.

Il me pose un tas de questions, il écoute attentivement les réponses et finit par me dire que je n’ai pas le profil du stagiaire, que je vais m’ennuyer. Qu’il faudrait qu’il ait quelqu’un à remplacer, que là, tout de suite, il ne voit pas, mais que l’occasion peut se présenter… Je le remercie, mais j’explique que j’ai besoin de travailler très vite, que financièrement je ne peux pas attendre. Nous nous disons au revoir et je m’apprête à sortir quand brusquement il reprend la parole : « Est-ce que vous mangez ? »… Je ne saisis pas tout de suite, je le fais répéter.  « Est-ce que vous mangez ? Parce que si vous me dites que vous ne mangez pas, je ne vous laisse pas partir comme ça ».

Je mangeais, et je ne pouvais pas mentir à cet homme-là.

Je ne l’ai jamais revu mais il m’a rappelée trois semaines plus tard pour me proposer quelque chose. Je n’ai pas voulu savoir de quoi il s’agissait pour ne pas avoir de regrets. J’aurais tant aimé lui dire oui, mais je venais d’être engagée ailleurs. Il m’a félicitée, il était très heureux pour moi.

C’était il y a trente-cinq ans. Plus le temps a passé, plus j’ai repensé à cet homme. Plus j’avançais, plus ma gratitude se muait en tendresse. Au point qu’à plusieurs reprises, j’ai songé à le rechercher.

Mais comment s’appelait-il ?

J’ai entendu son nom le jour où je l’ai rencontré. Une seconde fois, sûrement, au téléphone. Puis il s’est effacé.

Chacun a ses trucs avec la mémoire. Quand je perds un nom propre, il me reste toujours la première lettre, je la vois, elle apparaît comme un indice. Pour l’homme de France inter, je sais depuis des décennies que c’est un W.

Hier soir, alors que je viens de décider de te raconter cette histoire, je cherche encore. Je passe au crible toutes les propositions de Google en rapport avec France Inter et le début des années 80. J’en sors bredouille et triste. Je ne me résigne pas à ne pas pouvoir le nommer.

Je suis à la fenêtre, je fume une cigarette quand vient la fulgurance.

Robert West.

Je dis son nom vingt fois, je le crie, je le chante. Je suis en joie, est-ce que tu comprends ça ? Je m’en voulais tellement de l’avoir relégué au rang des anonymes…

Je suis retournée sur Google avec mes munitions. J’ai appris que c’est lui qui avait créé la rédaction de France Culture en 1970. Je n’ai pas trouvé de photo, mais en fouillant sur le site de l’Ina, je suis tombée sur quelques enregistrements des années 60. Il présentait « Inter actualités ». Si tu veux écouter, c’est là. En prime, tu auras la voix de Jean-Pierre Elkabbach quand il était jeunot (à 10’18’’).

D_1957_Akkord_Peggie

Je ne sais pas si Robert West est toujours de ce monde, il était nettement plus âgé que moi. En 2000, un article de la Croix mentionnait qu’il était retraité, en Normandie. Rien d’autre. Si par hasard, quelqu’un…

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