Chez les extraterrestres

Le 15 mai 1980, je signe mon premier contrat. Aujourd’hui on préciserait un CDI, à l’époque ce n’était pas la peine, on t’engageait ou on ne t’engageait pas.

Je le signe, mais le cœur n’y est pas.

Dans ma recherche de piges pour remplacer Paris Hebdo, j’ai envoyé une lettre accompagnée de quelques-uns de mes articles à VSD. Ils sont très réactifs : moins d’une semaine après, je suis dans leurs locaux.

A ce moment-là, VSD est un journal indépendant, le groupe Prisma ne le rachètera qu’en 1995. Il a été créé trois ans auparavant par Maurice Siegel, après son éviction d’Europe 1 dont il était l’un des fondateurs.

L’hebdomadaire se positionne comme le concurrent direct de Paris-Match, du moins pour ce qui est des photos exclusives et des infos à sensation. Les deux titres se livrent une guerre de surenchère, au profit des paparazzi. Le « plus » de VSD – alors au top en termes de ventes – c’est qu’il se définit aussi comme le premier magazine dédié au week-end (Vendredi, Samedi, Dimanche) et aux loisirs. On y relate en long, en large et en travers tout ce qui relève de la performance extrême, sur terre, en mer ou en l’air. Les sports mécaniques sont surreprésentés et chaque année le rallye Paris-Dakar est traité comme l’évènement du siècle.

Mais VSD publie également de grandes enquêtes « société ». C’est à cela que je pense en leur proposant mes services.

Le jour de mon rendez-vous avec Jean Gorini, lui aussi transfuge d’Europe 1 et n°2 du journal, je m’attends à ce que nous définissions ensemble sur quel terrain et à quel rythme je peux collaborer. J’ai tout faux.

 

Jean Gorini ( à gauche avec la pipe) et Maurice Siegel.

Siegel et Gorini

 

D’emblée, il m’apprend qu’il n’y a pas de pigistes à VSD. Chez eux, c’est tout ou rien.  Dans l’open space de la rédaction, il pointe un bureau du doigt et me dit « Si vous voulez c’est le vôtre, vous pouvez commencer tout de suite ». Il enchaîne sur le salaire qui n’est pas négligeable. Je n’ai encore jamais gagné autant. Puis il me fixe, muet, il attend ma réponse.

Je suis tellement prise de court que je bafouille un oui sans poser la moindre question. Dans la seconde, il m’accompagne jusqu’à ma place, me présente rapidement les deux journalistes à proximité et tourne les talons. Je ne réalise pas encore que je suis engagée, sans savoir à quoi, sans savoir pourquoi.

Sincèrement, je crois avoir eu la tentation de prendre mes jambes à mon cou. Mais j’avais déjà un loyer de retard…

Je vais tenir deux mois. Deux mois d’un ennui que je vais réussir à tromper grâce à ma position géographique. Mon bureau est sur une mezzanine d’où je vois et j’entends presque tout ce qui se passe dans la rédaction. J’observe, un peu comme le ferait un ethnologue, sauf que je suis dedans et que la tribu a des lois qui ne me conviennent pas.

Pour commencer, à VSD, il n’y a pas de conférence de rédaction, je veux dire pas de conférence pour tous les journalistes. Seuls les chefs se réunissent deux fois par semaine dans le bureau du patron.

Siegel a un chien, un fox-terrier qui a tous les droits, y compris celui de faire ses besoins où il veut, c’est à dire dans les allées et sous les bureaux. De là-haut, je vois régulièrement des journalistes aller chercher la pelle qui est à disposition dans un coin… Quand il veut dormir, le chien va se lover sur l’un des quatre ou cinq fauteuils du bureau de son maître. On me raconte que durant les réunions, il n’est pas rare que l’un des chefs reste debout pendant que le fox en écrase…

En deux mois, on ne me demande pas une seule fois si j’ai une idée, et quand j’en ai, je ne sais ni à qui ni où je dois les proposer. Jean Gorini n’est plus là, je ne l’ai côtoyé que quelques jours. Il est gravement malade, je ne le reverrai pas. A sa place, il y a un type qui aboie plus fort que le fox-terrier. Il est grossier, mal élevé, imbu de son tout petit lui-même et au sortir des réunions « confidentielles », il répartit le travail comme on distribue des coups de fouets. Plutôt crever que d’aller lui proposer un sujet.

En revanche, je suis obligée de répondre à la demande. Et tu vas voir, ce n’est pas triste.

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