Sortie de route

Ma mémoire ne me restitue que deux articles écrits pour VSD entre mai et juillet 1980. Deux articles en deux mois, ce n’est tout simplement pas possible, mais je suis incapable de dire ce que j’ai fabriqué.

Je me souviens de l’interview de Jimmy Connors et du Circuit Carole.

Tu connais le Circuit Carole ? Il existe toujours, dans le 93, à Tremblay-en-France, anciennement Tremblay-lès-Gonesse. Il a été créé à la fin des années 70 pour que les motards disposent d’une piste d’entraînement sécurisée. Avant, ils allaient rouler le soir à Rungis, sur le parking des Halles, et il arrivait qu’ils en meurent.

Donc, c’est là que l’aboyeur m’envoie. Roland-Garros, la moto, il doit me prendre pour une journaliste sportive…

Je suis censée « faire un reportage ». Sur quoi ? Des motards qui viennent s’éclater le week-end, un point c’est tout. A priori ça ne m’intéresse pas, mais c’est a priori. J’ai toujours été convaincue qu’un journaliste devait pouvoir exercer sa curiosité sur n’importe quel sujet. A ne vouloir jouer que sur son terrain préféré, à trop délimiter son périmètre avec des barbelés, il me semble que l’on finit par s’installer dans un confort qui nuit à l’acuité.

 

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D’accord, ce n’était pas le reportage du siècle. J’ai fait quelques rencontres, j’ai compilé des anecdotes, j’ai approché un monde que je ne connaissais pas, avec son langage et ses codes. A l’arrivée,  j’avais de quoi écrire ma page. J’ai rendu mon papier et je ne sais par quel miracle j’ai réussi à le relire avant impression.

Le choc. C’est bien simple, je ne l’ai pas reconnu. Il était truffé de détails inventés et réécrit de bout en bout. J’ai appris ce jour-là qu’il y avait deux personnes au journal chargées de tout rewriter dans un style « populaire ». Cela paraissait tellement normal aux autres journalistes qu’ils ne m’avaient pas avertie.

Je te l’ai déjà dit, je n’ai jamais accepté qu’on change une phrase à un papier sans m’en avoir parlé. Ce n’est pas par prétention. Un article peut toujours être amélioré et si l’on me fait une proposition dans ce sens, je la prends ! Non, c’est juste une conception de la responsabilité. J’assume chaque mot de ce que j’écris, sur le fond et la forme, et je tiens à pouvoir répondre de tout. Les coups et blessures à l’actualité (ou à la langue française), si c’est le voisin qui les porte, je ne vois pas pourquoi je le couvrirais…

Bref, il n’est pas question que je signe ce torchon.

J’avais jusque là évité le conflit avec le petit chef, c’est le Circuit Carole qui déclenche les hostilités. J’exige qu’il retire ma signature, il n’a pas le choix, il  obtempère, mais il n’apprécie pas du tout.

A bien y réfléchir, finalement, je n’ai pas dû écrire beaucoup plus de deux papiers en deux mois. Il devait éviter de me solliciter… Pourtant, à quelques jours de la fin de ma période d’essai, il m’appelle, le roquet. Il m’affecte pour deux semaines aux programmes télé parce que la journaliste qui s’en charge est en congé (je repense à cet épisode à chaque fois que j’allume ma télé et que je tombe accidentellement sur elle, aujourd’hui chroniqueuse chez Cyril Hanouna…). Ce n’est pas une demande, c’est une injonction « Vous allez faire ceci, cela ». Je réponds d’abord par un grand sourire et fermement, je lui dis « Non ».

Il me regarde, hagard, il me ferait presque pitié, il est manifestement face à une situation qu’il ne sait pas gérer. Il finit par hurler « Comment non ? ». Je lui explique que c’est « non » parce que je m’en vais, que je ne supporte pas ses méthodes en particulier et celles du journal en général, que ces deux mois ont été un enfer et qu’avant de partir, je veux voir le patron. Les derniers mots le transforment en toutou.

Je ne dirai pas à Maurice Siegel ce que je pense de son journal. De quel droit le ferais-je ? Je ne mâcherai pas mes mots en revanche sur l’organisation et les rapports humains. Je suis étonnée parce qu’il fait amende honorable. Il est désolé qu’on ne se soit pas mieux occupé de moi, il promet que si je reste il fera en sorte que ça se passe autrement, mais il se doute que j’ai déjà probablement trouvé autre chose…

Quand j’annonce la couleur, j’allume une lueur de connivence dans l’œil de celui qui fut l’un des fondateurs d’Europe 1. Oui, Mr Siegel, j’ai trouvé autre chose… Je vais faire de la radio !

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Une réflexion sur “Sortie de route

  1. Tiens, ça me fait penser à une histoire un peu « inversée » de celle-ci. Je réponds à une interview pour une copine journaliste. Je suis (presque) toujours contente de parler aux journalistes, surtout quand ils sont sympas, donc une copine, et sur un sujet intéressant, je n’y réfléchis pas deux fois.

    Je suis une interviewée à la fois cool et chiante: cool parce que je parle et j’explique bien, et (on me l’a dit) il n’y a donc souvent qu’a reprendre texto ce que je dis. Et chiante parce que je demande généralement à relire avant publication, parce que je n’aime pas du tout qu’on me fasse dire ce que je n’ai pas dit, ou d’une façon qui m’est totalement étrangère.

    Alors, je comprends bien que les citations, c’est un peu un artifice qui fait partie du genre littéraire journalistique. Et qu’on les remanie, on choisit ce qu’on dit « soi » (en tant que rédacteur de l’article), et on choisit ce qu’on garde pour la bouche de l’expert ou du témoin interviewé. Ah, le choc, lors de mes toutes premières interviews, lorsque j’ai réalisé que le discours direct dans les médias n’était pas du discours direct! (J’avais bien suivi les cours de grammaire à l’école, et j’adore la linguistique.) Donc certes, je comprends bien que les mots qu’on mettra dans ma bouche ne seront pas tout à fait les miens, mais il faut a) qu’ils soient justes et b) qu’ils soient plausibles, c’est-à-dire que je puisse m’imaginer dire les choses plus ou moins comme ça. Donc chiante. Un peu.

    Bref, je m’égare. L’interview se passe bien, je suis « témoignage » plutôt « qu’experte », mais lorsque je relis le papier… mon coeur s’enfonce dans mes chaussettes. Parce que là, c’est pas juste une histoire d’expression ou d’une inexactitude ou deux, non, c’est carrément l’histoire dont je témoigne qui a été transformée. Alors que j’avais raconté avoir fait A, dans le texte je raconte que j’ai fait A’, voire A ».

    Je suis diplomatique, j’explique que ça me pose un problème, que je ne peux pas accepter ça… rien n’y fait. Finalement, j’en arrive à demander que mon nom soit retiré de l’article, parce que (comme toi avec ton article) ce n’est plus mon témoignage.

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