Intempéries

Un mistral glacé a soufflé sur les quatre mois qui ont suivi mon retour de Mayenne, au propre comme au figuré. C’était l’hiver, je passais une moitié du temps à Paris, l’autre moitié en Avignon. C’est là que devait se créer la première de ces radios locales que je venais de m’engager à monter aux côtés de Daniel Hamelin.

Ce qui s’est passé, ce que j’ai fait exactement de novembre 1981 à février 1982 à cet « Échelon central du développement », ma mémoire l’a mis dans un baluchon qu’elle a balancé dans un coin qui reste inaccessible.

Je me rappelle avoir écumé toutes les rues d’Avignon à la recherche de locaux qui devaient être grands comme ceci, hauts comme cela, et qu’à chaque fois que je croyais les avoir trouvés, il y avait le critère qui fichait tout par terre. Je me revois pousser les portes des agences immobilières, interroger les commerçants. Et marcher, marcher, en prenant les gifles du vent.

Je n’ai pas oublié non plus les heures de discussion dans le bureau du député-maire de l’époque chez qui je venais, au nom de Radio France, quémander une contribution financière. Je m’y sentais totalement étrangère ; le politique est une langue que j’entends, que je lis, mais que je baragouine.

Et puis l’hôtel le soir, avec la vue sur le Palais des papes et ses cinquante nuances de beige.

C’est tout ce qu’il me reste du baluchon perdu.

L’autre moitié du temps, que faisais-je à Paris ?

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Je ne me rejoue qu’une séquence, sans doute parce qu’elle s’apparente à un sketch.

Dans un bureau – le mien ? – je reçois un jeune homme, monté spécialement d’Avignon pour poser sa candidature à un poste d’animateur. Il a un énorme défaut de prononciation, et un rêve que je vais briser : ce qu’il veut, c’est dire des publicités. Il m’a apporté une cassette, sur laquelle il s’est entraîné. Quand je lui apprends que sur les antennes de Radio France il n’y a pas de publicité, il est sur le point de pleurer. Pourquoi est-ce que je ne me souviens que de lui ?

C’est un copain, il y a quelques jours, qui me confirme que oui, j’avais bien un bureau, qu’il se situait dans un espace que l’on appelait le Studioscope, et qu’on y entrait par la porte F de la Maison de la radio. Je le crois, puisqu’il me dit qu’il y était aussi, que c’est même là que nous nous sommes connus. J’aurais parié que je le connaissais d’avant.

En fait, je crois que ce qu’a balancé ma mémoire, ce n’est pas un baluchon, c’est un attaché-case, symbole de ma métamorphose en cadre commercial. Le boulot n’était pas inintéressant, c’est juste qu’il n’était pas du tout pour moi.

Il y a ce moment où j’annonce à Daniel que je ne peux pas rester, où j’explique que je suis malheureuse, qu’il faut que je retourne sur le terrain. Je sais qu’après le mistral, je vais affronter la tempête. C’est un homme exclusif, excessif, capable de terribles colères. Pour lui je suis coupable de haute trahison, et en plus, je bousille mon avenir. Il a raison, à un détail près : je bousille un avenir, mais ce n’est pas le mien.

Il lui faut quelques jours pour comprendre et pour digérer. Et quelques autres pour m’orienter vers un nouveau projet. Un quotidien, « Le Matin de Paris », est en train de monter sa radio, comme la loi de 1982 l’autorise désormais à le faire. Le directeur, Alexandre Marcellin, cherche encore un ou deux journalistes.

Je fonce.

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