A cause des Malouines

En presse écrite, en radio ou en télévision, je ne me lasserai jamais des commencements. J’aime l’effervescence qui se mue en excitation au fil des heures qui précèdent une ouverture d’antenne ou une première publication. J’aime ce qui lie les membres d’une équipe à l’instant où débute une histoire qui sera toujours singulière.

En mars 1982, j’ai à peine quatre ans de métier et je vis déjà mon troisième lancement : après Paris Hebdo et Radio Mayenne, c’est Radio Capitale, la radio du Matin de Paris.

Pourquoi ce quotidien veut-il « sa » radio ? Proche du Parti socialiste, le Matin se portait plutôt bien avant l’élection de François Mitterrand. Mais depuis qu’il n’est plus dans l’opposition, les ventes sont en chute libre. La radio apparaît probablement comme un moyen de lui redonner une visibilité. Et puis, la loi qui retire le monopole des ondes à Radio France et autorise la création d’antennes privées vient juste de passer. Tout le monde veut faire joujou avec ce média qui, de prime abord, apparaît simple et peu coûteux. Beaucoup en reviendront.

Nous sommes une toute petite équipe, et c’est heureux, vu l’espace qui a été aménagé pour nous au dernier étage du journal. Nous n’avons guère plus de 30 m2, séparés en deux pièces par une cloison vitrée. D’un côté le plus petit studio qu’il m’ait été donné de voir, de l’autre « la rédaction », soit deux tables, trois ou quatre chaises, un téléscripteur et un téléphone.

 

Dans le studio de Radio Capitale, avec Alexandre Marcellin et Yann Arribard

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Radio Capitale est dirigée par Alexandre Marcellin, un fou de musique qui connaît et brasse tous les styles. Il met en place un format « Music and News » et concocte un programme qui, d’emblée, forge une identité. Il sait aussi recruter des animateurs élégants, qui imposent une tonalité sans être des bouffeurs d’antenne. Je pense en particulier à Yann Arribard, que l’on entend encore sur RFM.

Pour les News, théoriquement le patron c’est Stéphane Paoli, qui vient d’Europe 1 et qui rejoindra plus tard France Inter. Je dis théoriquement parce que Stéphane n’a pas l’âme d’un chef d’équipe et qu’il ne sera responsable qu’en titre. En revanche, en tant que journaliste il est impressionnant d’aisance et de facilités. Je n’ai encore jamais vu – et je ne reverrai jamais – quelqu’un capable comme lui de tenir plusieurs minutes au micro sans avoir rien écrit, en s’appuyant juste sur les Unes des quotidiens étalés sur la table. Un don héréditaire ? Quand j’étais petite j’écoutais son père, Jacques Paoli, qui présentait alors les journaux d’Europe 1. Je n’ai appris que plus tard qu’il était aussi réputé pour prendre l’antenne sans la moindre note, sans le moindre papier…

Je me familiarise avec un exercice que je ne connais pas : la présentation du flash. Normalement, en radio, tout journaliste commence par là, mais à Radio Mayenne il n’y en avait pas. Le flash, c’est un cocktail dont les ingrédients sont en grande partie imposés puisqu’ils sont puisés, en gros, dans l’actualité de la demi-journée. Et d’heure en heure, à moins que ne survienne un évènement considérable, il faut dire « pareil » autrement.

Nous avons aussi des journaux, matin, midi et soir, qui ne ressemblent pas à ceux que j’ai présentés jusque là. D’abord, c’est de l’info nationale et internationale. Ensuite, nous n’avons pas les moyens de faire du reportage ; c’est une radio sans magnéto et sans les fameux bobinos !  En revanche, nous usons et abusons du réseau de correspondants du Matin.

1982, c’est la guerre des Malouines, qui restera à jamais indissociable pour moi de Radio Capitale. Tu ne te souviens pas ? Tu n’étais pas né ? Les Îles Malouines, à quelques centaines de kilomètres au large de l’Argentine sont une possession britannique. Cette année-là, sans crier gare, les Argentins les envahissent. Il va s’ensuivre une guerre de trois mois, dont Margaret Thatcher sortira victorieuse. L’échec portera un coup fatal à la dictature argentine. Et, d’une certaine façon à Radio Capitale.

Je m’explique…

Pour rendre compte de ce conflit et de ses multiples enjeux, nous appelons au moins une fois par jour les correspondants à Londres et à Buenos Aires. Ils interviennent en direct dans les journaux, du 2 avril au 14 juin, date à laquelle les Argentins se rendent. En matière de téléphone, on n’a pas encore inventé les box et les forfaits illimités. La facture est plus que salée. Sans compter qu’il faut lui ajouter les piges des correspondants qui ne travaillent pas bénévolement. Bref, à la direction du Matin, on trouve que finalement le jouet coûte un peu cher et l’on décide pour commencer de virer l’un des trois journalistes. Ce ne sera pas moi et je sais à qui je le dois.

Un soir, alors que je sors du studio après le dernier journal, Alexandre me tend le téléphone. Il me dit juste il y a Untel qui veut te parler. Untel, ça ne me dit rien du tout. Au bout du fil, j’ai un homme qui ne tarit pas d’éloges sur le journal qu’il vient d’entendre. Dans toutes les radios du monde, il arrive que des auditeurs appellent et demandent à parler à un journaliste ou un animateur pour le féliciter. Donc je dis merci au monsieur, j’ajoute même probablement « c’est gentil ». Il veut savoir d’où je viens, dans quelle radio j’étais avant, quelle est ma formation. Je lui réponds du bout des lèvres, je le trouve un peu curieux. Et je finis par dire au revoir et raccrocher. Alexandre me regarde interloqué et me demande « mais tu sais qui c’était ? ». Ben non, je ne savais pas.

C’était Philippe Viannay, le fondateur du CFJ, le Centre de formation des journalistes. Une figure du journalisme et de la Résistance qui, après avoir dirigé plusieurs publications, siégeait au conseil d’administration du Matin de Paris.

J’étais une idiote. Je n’ai même pas été effleurée une seconde par l’idée de chercher à le rencontrer.

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