Pour les vieux d’avant

A peu près en même temps que Radio Mayenne et Radio 7, la radio pour les jeunes, Radio France a créé Radio Bleue, la radio pour les vieux. Évidemment, on ne le dit pas comme ça. Par chance, au début des années 80 il y a un mot tout neuf qui permet d’amadouer la cible : ce ne sont pas des vieux, ce sont des seniors.

Disons-le tout net : alors que j’ai passé le cap de la soixantaine, que je suis moi-même désormais cataloguée « senior », il me semblerait incongru – voire insultant – que l’on me propose des contenus élaborés en fonction de mon âge. Mais « le vieux » d’il y a 35 ans n’est qu’un cousin éloigné de celui d’aujourd’hui.

Au jour de la création de Radio Bleue, l’octogénaire est né au XIXe siècle, son cadet au commencement du XXe. Il a connu deux guerres mondiales, il a perdu au moins un père, un frère ou un cousin dans la première. L’histoire de la « patrie » a influé sur toute sa vie. Souvent, il n’est pas allé plus loin à l’école que le certificat d’études. Il a eu des enfants, pas forcément quand il voulait, et un seul conjoint, pas forcément celui dont il rêvait. Au tournant des années 60-70, lorsque la société chamboule en profondeur les valeurs qui ont toujours été les siennes, il est largué. Il se réfugie dans des souvenirs que plus personne n’évoque, il fredonne des chansons que plus personne n’écoute.

Voilà, c’est pour lui que je vais travailler durant l’année 1984. Pour lui que je quitte RFO et que je rejoins la Maison de la radio.

C’est ma complice de Radio Mayenne, Françoise Dost, qui est aux commandes de Radio Bleue depuis 1981. Elle est à la tête d’une petite équipe car la radio n’émet que le matin. Nous sommes deux journalistes : Jérôme Bouvier, qui dirigera plus tard la rédaction de France Culture, et moi.

 

1984, avec Daniel Hamelin lors d’ un cocktail à la Maison de la radio. C’est la seule photo que j’ai retrouvée de cette année-là

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Nous fonctionnons en alternance, une semaine sur deux la présentation des journaux, l’autre semaine les reportages. Comme nous n’avons pas les moyens propres d’une rédaction, nous squattons celle de France Inter. Pour la première fois, je n’écris pas mes journaux à la main, je les dicte à une secrétaire. C’est amusant de voir comme on finit par former un tandem, avec son rythme, avec ses rites. Des années après je fais encore un rêve qui me ramène à cette époque. Je prépare mon journal, la secrétaire m’attend. Régulièrement elle dit « Sylvie, il reste une demi heure, Sylvie, on n’a plus qu’un quart d’heure, Sylvie, c’est dans cinq minutes », mais je suis incapable de dicter quoi que ce soit et je pars à l’antenne avec trois lignes sur ma feuille… Tous les journalistes radio à qui j’en ai parlé font à peu près le même cauchemar. C’est que la fabrication d’un journal se vit à chaque fois comme une course contre la montre.

5 heures du matin : c’est le temps du café siroté en prenant connaissance des dépêches de la nuit. On jette, on garde, on trie. On réfléchit et on digère.

6 heures: Il faut décider du sujet qui va faire « l’ouverture », hiérarchiser les infos que l’on veut traiter, établir un petit conducteur. Parfois, à l’écoute des bobinos disponibles, on est obligé de revoir sa  copie. Je te rappelle que le bobino est une petite galette de bande magnétique sur laquelle est enregistré un « son » que tu diffuses dans ton journal. Pour Radio Bleue, j’ai le droit d’utiliser ceux de France Inter, mais mon journal est à 8 heures et la plupart du temps, les bobinos qui m’intéressent sont réservés pour le journal d’Inter à la même heure. Le problème ne se poserait pas aujourd’hui avec le numérique. Le bobino, objet unique, ne pouvait tourner que sur un magnéto à la fois…

Vers 7 heures, je commence à dicter. Ça ne se fait pas d’une traite. Je bute sur une transition, je fais une pause,  je reprends, je ne trouve pas la dépêche sur laquelle il y a LE chiffre dont j’ai besoin, je vérifie un détail auprès d’un confrère… Trois minutes avant 8 heures, normalement c’est bouclé. C’est juste le temps qu’il me faut (en courant) pour atteindre le studio de Radio Bleue qui n’est pas dans le même secteur de la maison ronde…

Après mon gros passage à vide à RFO, privée d’antenne et d’auditeurs, je retrouve le plaisir d’exercer mon métier pour de vrai. Je vais avoir 30 ans, je suis journaliste en CDI à Radio France. Il me suffirait maintenant de suivre les rails jusqu’au bout. Mais le ferai-je ?

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