Ciel mon mari !

Depuis quelques jours j’ai la grippe. La fièvre, le coton entre les oreilles et les vapeurs de grog ne m’aident pas à trouver le rythme que mériterait cet épisode. Il faudrait entendre les portes claquer jusqu’à la découverte de l’amant dans le placard… Parce que le dénouement confine à la comédie de boulevard.

J’ai quitté Radio Bleue pour une radio privée dans laquelle je retrouve des acolytes de Radio Mayenne, Freddy Thomelin et Jack Payet, et mon copain Laurent Boyer, qui ne fait pas encore de télé. C’est Radio Tour Eiffel, dirigée par Jérôme Bellay.

Ça te dit quelque chose ? Bellay, l’importateur de la chaîne tout info, fondateur de France Info et de LCI, ancien président d’ Europe 1, aujourd’hui directeur – controversé – du Journal du Dimanche et producteur de C dans l’air à la télévision.

A l’époque, il n’a encore été « que » directeur de l’information à Radio France, mais cela a suffi à  forger sa réputation. C’est un professionnel hors pair, un leader-né, qui impose sa loi et rejette tout ce qui ne marche pas droit. Et qui n’avance pas vers la droite.

Je suis là pour animer une émission quotidienne sur la télévision. Cela semble banal aujourd’hui mais c’est la première du genre sur une radio, avant Bellay personne n’y a pensé. A raison d’un invité par jour, toute la télé défile, ravie d’être sollicitée. J’ai peu de souvenirs de ces rencontres, ça va trop vite, c’est trop rythmé.  En une demi-heure je fais cet interview, mais je donne aussi deux ou trois éclairages sur les programmes de la soirée, souvent avec des interlocuteurs au téléphone. Je n’ai pas le temps de regarder vraiment la personne qui est en face de moi.

 

Service-tour-eiffel_1983

J’ai beau me creuser la tête, je ne revois que Léon Zitrone, sûrement parce que je suis allée l’interviewer à domicile. Avec lui il fallait faire très attention à la manière de poser ses questions : si tu demandais  vous êtes entré en quelle année à la télévision au lieu de en quelle année êtes-vous entré à la télévision, il était capable de te mettre à la porte. Je suis prévenue, je connais son amour pointilleux du français, du mode interrogatif, de l’imparfait du subjonctif… Je m’applique ! Au moment où je prends congé, il s’exclame  « Mademoiselle, je tiens à vous féliciter ». Je m’attends à être louée pour mon effort grammatical, que nenni ! Chez Léon Zitrone tout est d’un autre âge, même le compliment : « Mademoiselle vous ne minaudez pas ! Et je le dirai à votre patron »…

Le patron, je le vois peu. De temps en temps nous nous croisons, nous échangeons quelques banalités, je n’ai jamais une réflexion sur mon travail. Il y a cet échange un peu vif un jour où, devant moi, il reproche au programmateur musical de trop diffuser une chanson. C’est « Anne ma sœur Anne », de Louis Chedid, un texte qui évoque Anne Franck. Je m’immisce dans la conversation, d’abord je demande pourquoi il ne l’aime pas, puis de question en question, je le pousse dans ses retranchements. Il finit par lâcher que Chedid n’a aucun talent et qu’il doit son succès à des « appuis ». Je te laisse en imaginer la nature.

Nous nous quittons un peu tendus.

Il s’écoule quelques semaines, peut-être un mois ou deux avant qu’il ne m’appelle dans son bureau. Il est cordial, il a quelque chose à me proposer : partir. Avec des indemnités conséquentes au regard de mon ancienneté d’une année. Il m’explique que c’est une bonne affaire et que si je n’en profite pas maintenant, il n’est pas sûr de pouvoir réitérer l’offre dans les mêmes conditions. Ça va sans doute te sembler incroyable, mais j’accepte immédiatement, sur le même ton enjoué, et sans chercher à démêler l’histoire. Pour deux raisons.

La première, c’est qu’il ne le sait pas mais je suis sur un projet qui m’emballe, à la télévision. Cela ne démarrera pas avant deux ou trois mois mais du coup, j’ai les moyens d’attendre.

La deuxième, c’est que je sais qu’il ne me dira rien de sa véritable motivation. Il est de ces gens qui ne doivent rien à personne, même pas la vérité.

Je m’en tiens à la seule explication plausible dont je dispose : Chedid a dû agir comme un déclic, un révélateur qui lui a fait comprendre que je ne ferai jamais partie de « la bande à Bellay ». Mais je n’ai pas tous les éléments.

À Radio Tour Eiffel, je ne me fais pas de nouveaux amis, mais je prends des cafés, avec les uns, avec les autres. Notamment une animatrice qui se confie beaucoup à moi. Elle est très amoureuse d’un homme qu’elle vient de rencontrer, un chef d’entreprise, qui n’a qu’un défaut à ses yeux : il est un peu âgé. Elle me tient régulièrement au courant de l’évolution de cette histoire, ils se voient de plus en plus, ils finissent par vivre ensemble. Quand j’aurai quitté la radio depuis quelques mois, j’apprendrai qu’elle se marie. Avec Jérôme Bellay.

Je réaliserai alors qu’à chacune de nos conversations de « filles », elle m’a cuisinée pour savoir ce que je pensais de lui. Je suis peu douée pour masquer mes sentiments. Il n’était pas très difficile de comprendre que si j’admirais le professionnel, je n’avais pas beaucoup d’estime pour l’homme.

De le comprendre, et de lui répéter.

Advertisements

3 réflexions sur “Ciel mon mari !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s