TAXI : au garage !

Sans vouloir me vanter, je crois bien avoir été la première à montrer des préservatifs à la télévision. Ils étaient verts, remplis d’eau et actionnés par de drôles de machines censées tester leur résistance. C’était chez Prophyltex, dans l’Allier, le leader français d’un marché qui venait subitement de redémarrer…

Mon reportage s’intitulait « SIDA, l’amour capote », il observait ce qui était en train de changer dans les habitudes sexuelles des Français. J’avais eu quelques difficultés à convaincre Philippe Alfonsi. Comme beaucoup de libres penseurs, il craignait que l’on nous enfume avec un scénario de film-catastrophe sur la propagation de ce virus. Nous disposions encore de peu d’informations et donner du crédit à leur caractère alarmiste, n’était-ce pas faire le jeu d’une peur orchestrée par le puritanisme ? Moins de vingt ans après la « libération sexuelle », il n’était pas facile d’accepter de se la voir en partie confisquer. Un journaliste se doit de se méfier, mais il doit aussi se méfier des arguments de ceux qui se méfient…

Avec le cameraman, nous commençons par traîner un peu dans les bars gays où l’on sent planer une angoisse qui peine à dire son nom. On fait comme si de rien n’était, alors que chacun  se demande s’il est contaminé. Le test de dépistage n’existe que depuis quelques mois et ceux qui y ont eu recours sont très minoritaires. Sur l’usage du préservatif, en théorie c’est oui, en pratique c’est plus compliqué. J’avais peur que l’on ne veuille pas me parler, et c’est tout le contraire. Je ne m’attendais pas non plus à ce que la plupart témoignent à visage découvert.

Je rencontre d’autres personnes des catégories dites « à risque ». Je me souviens en particulier d’un jeune hémophile, touché par le virus avant même d’avoir entamé sa vie sexuelle, et d’un ex taulard qui m’affirme qu’en prison « les rapports sont obligatoires », et non protégés. Je vais voir des chercheurs de l’Institut Pasteur, Michèle Barzach, alors Ministre de la santé…

 

Un souvenir de ma visite au pays des capotes

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Ce n’est qu’à la fin de mon enquête que j’atterris chez « Mr Prophyltex », un homme déphasé, qui gère son entreprise comme si l’on était dans les années soixante. Son boulot, c’est d’importer et de vendre des préservatifs, mais il a « vaguement entendu parler du SIDA ». Il m’avoue qu’il est content que son chiffre d’affaires ait augmenté de 50% en un an, mais il ne comprend pas pourquoi. Hallucinant. Mes explications vont lui donner des ailes. Une semaine avant la diffusion, il enverra 22 000 lettres aux pharmaciens de France pour les prévenir qu’il passe à la télévision. Pas de chance, les impératifs de l’actualité nous obligeront à décaler la date.

J’ai relu les articles parus sur mon reportage dans la presse quotidienne. Celui du Figaro commençait par décrire le SIDA comme « l’angoisse des décadents occidentaux » et finissait en me reprochant de n’avoir pas interrogé les femmes fidèles ou abstinentes. Tu peux en lire un extrait ci-dessous. C’est l’époque où, sur tous les sujets, tu devines en quelques lignes si  tu es en train de lire un journal de droite ou de gauche.

 

critique Figaro

 

C’est aussi l’époque où le politique fait facilement la peau à une émission de télévision.

Fin 85, quand FR3 signe avec Alfonsi pour le magazine, le Président est François Mitterrand, le Premier ministre Laurent Fabius. En mars 86, la droite remporte les élections législatives et Chirac devient le chef du gouvernement. C’est la cohabitation. Et la tuile pour Taxi qui n’a pas encore démarré.

Alfonsi, qui est l’archétype de l’empêcheur de tourner en rond, sait qu’avec un Chirac à Matignon ses chances de survie sont réduites dans le service public. Effectivement, très vite, le Premier Ministre fera savoir qu’il déteste cette émission. Et s’emploiera à la faire disparaître, avec succès, quelques semaines après la diffusion d’une interview qui l’a horripilé.

J’ai retrouvé la séquence sur le site de l’INA, elle est là. Nous sommes en 86, une année où le terrorisme frappe en France à une dizaine de reprises. Deux jours après l’attentat de la rue de Rennes, Philippe Alfonsi reçoit en plateau (et en direct) le Commissaire Cokelaer, Directeur de la Police de l’air et des frontières. Et lui démontre que l’on peut faire entrer et sortir du pays des camions remplis d’armes sans le moindre contrôle…

Taxi ne fêtera jamais son premier anniversaire.

Quelques mois plus tard, le magazine recevra le 7 d’or de la meilleure émission d’investigation, et Philippe Alfonsi celui du meilleur journaliste.

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