Le jour où j’ai mal parlé la France

Quand je pense à 87, c’est tout embrouillé dans ma tête. Ce n’est pas anormal car à y regarder de plus près, c’est tout embrouillé dans ma vie.

En reprenant les petits dossiers constitués en décembre pour Tristoune Anonyme, je constate que cette année-là je travaille pour sept employeurs – dont un qui ne me dit rien du tout – et que durant quelques mois, j’en ai quatre à la fois. J’ai pris tout ce qui présentait, sans me demander si ça pouvait s’articuler.

Outre la revue de presse des fins de semaines sur RFI, je pige régulièrement pour le service « Télévision » de l’agence Reuters, je donne des cours de journalisme au « Studio École de France », (fondé par un ancien dirigeant de Radio France) et j’anime une émission hebdomadaire sur les spectacles à Radio Bleue.

Tout cela se chevauche, le jour, la nuit… Je ne sais plus très bien où j’habite, au propre comme au figuré, car pour des raisons financières j’ai largué mon appartement du Marais et j’ai emménagé provisoirement chez un copain.

 

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Les lundis, mardis, mercredis, je prends des rendez-vous, je fais des interviews et j’écris mes papiers pour Reuters. L’après-midi, je donne des cours ou je corrige des copies, et le soir je vais au théâtre, en prévision de mon émission du samedi. Je ne me tourne pas les pouces mais jusque-là, ça va.

Le jeudi ça se complique. La revue de presse du lendemain matin m’impose de suivre de près l’actualité et de dormir dans la journée, en vue du réveil à 2 heures du matin. Tu veux savoir comment ça se passe ? Mal.

Tu scindes ton sommeil en deux ou trois périodes, tu ne te nourris plus qu’avec des petits déjeuners, tu es à l’ouest, et complètement crevé.

Le vendredi à 9 heures, une fois le devoir accompli sur RFI, après avoir avalé – encore – un petit déjeuner, je débarque au Studio École avec un sac rempli des dépêches de la nuit… Je les distribue, et on travaille dessus. Vers 13 heures, je réintègre mon lit. J’en sors en fin d’après-midi pour préparer mon émission de Radio Bleue qui débute à 10 h le samedi. Soit une heure et demi après ma revue de presse sur RFI…

C’est pas une vie ? Non, je te le confirme, c’est pas une vie.

Pourtant j’aime tout ce que je fais, et c’est la mort dans l’âme que je décide d’arrêter RFI. J’explique à M. Pinçon, le rédacteur en chef, que c’est trop de fatigue et trop peu d’argent. Il comprend… Mais me rappelle quelques semaines plus tard pour me demander de revenir.

Évidemment je suis flattée, mais je lui dis que je n’ai pas changé d’avis, que c’est trop mal payé et que ces deux nuits hebdomadaires dérèglent tout mon quotidien. Alors j’entends au bout du fil une question qu’on me pose pour la première fois et que l’on ne me reposera jamais : « vous voulez combien ? ». Convaincue que nous allons en rester là, je réponds « le double ! ». Pour moi c’est une boutade, je n’imagine pas une seconde qu’il puisse accepter. Mais M. Pinçon dit « très bien, alors à vendredi matin ». J’ai à la fois le sentiment d’avoir vaincu et de rendre les armes…

C’est donc reparti pour le rythme infernal. Mais ça ne va pas durer.

Un matin, comme d’habitude, je consacre la première partie de ma revue de presse au sujet qui a inspiré les éditorialistes. Ce jour-là, c’est la mort d’un jeune immigré, tué d’une balle dans la tête par un policier qui n’était en rien menacé. La presse est indignée, quelle que soit sa couleur politique, et il se trouve que mon boulot est de répercuter ce que disent les journaux.

Sauf que…

Il y a un élément que je n’ai pas intégré. A cette époque, RFI est encore conçue – et dirigée -comme une radio officielle, elle est en quelque sorte « la voix de la France » à l’étranger. Et la tonalité de cette histoire de gamin immigré flingué par un membre des forces de l’ordre ne sied pas à sa tessiture.

Mon couac a résonné jusqu’aux oreilles du Quai d’Orsay. Je ne saurai jamais avec certitude qui a pris la décision, si c’est la radio ou si c’est plus haut. Toujours est-il que ce sera ma dernière revue de presse. Au revoir, M. Pinçon.

Fragments d’une période incertaine

Fin 86, donc, j’ajoute une pierre tombale à mon cimetière professionnel. Taxi n’aura vécu que quelques mois et me voilà fort dépourvue.

Je n’ai pas envie de rompre avec l’image, que je commence à peine à maîtriser. Je veux encore de ces jours et ces nuits sans sommeil où tu vois ton récit prendre forme dans l’obscurité d’une salle de montage. Je ne suis pas rassasiée des discussions sans fins avec le monteur – ou la monteuse – sur la nécessité d’inverser deux séquences, ou de n’en garder qu’une… Bien sûr, je ne retrouverai pas demain l’occasion de tourner des 26 minutes, mais là, tout de suite, j’ai un petit sujet que je pourrais peut-être vendre.

En enquêtant sur le SIDA, j’ai rencontré le directeur d’une agence matrimoniale pour homosexuels.   Oui, je dis bien « matrimoniale », il y tient, car il se démarque des clubs de rencontre en proposant aux couples qui se forment la bénédiction d’un ecclésiastique. C’est unique en Europe et ça se passe à Paris. Il est d’accord pour me mettre en contact avec des adhérents, déjà « mariés » ou non.

Je recense toutes les émissions susceptibles d’être intéressées. La liste dans une main, le combiné dans l’autre, j’attaque. Je passe une dizaine de coups de fil. En vain. C’est poli, mais c’est non merci. Je tente l’ascension par une autre face : les journaux télévisés, qui ne crachent pas sur les petits sujets « société ». Là non plus, pas la moindre étincelle. Déçue, je me résous à en faire un article que je case au Matin de Paris dès le premier appel. Je l’apporte rue Hérold, dans les locaux où je n’étais jamais retournée depuis Radio Capitale. Il était temps, le quotidien déposera son bilan début 87…

Le Matin, 3 novembre 1986

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Le jour de parution, je suis tirée du lit par la sonnerie du téléphone. Ça va sonner toute la journée. Le Matin me renvoie les appels qu’il reçoit suite à mon papier. Tu ne le croiras pas, mais ils émanent presque tous des télévisions qui m’avaient dit non. Parce que c’est écrit, parce que « c’est dans le journal », c’est devenu LE sujet qu’il ne faut pas manquer. Mais attention, personne ne me propose de le tourner. Dans mon article, ils ont le nom de l’agence, le nom du directeur et la localisation. Eh bien, en plus, ils veulent que je leur donne le numéro de téléphone ! Je les envoie paître, en expliquant pourquoi, et je ne refile les coordonnées qu’aux télés étrangères. C’est ce jour-là, je crois, que j’ai abandonné l’idée d’être pigiste à la télévision.

L’avantage d’avoir un peu bourlingué, c’est que je commence à avoir pas mal de copains dans le métier. C’est comme cela que j’apprends que RFI (Radio France Internationale) cherche quelqu’un pour la revue de presse des fins de semaine, le vendredi et le samedi. C’est bon, ils me prennent.

Je ne suis pas pour autant tirée d’affaire, d’abord parce que ce n’est que deux jours par semaine, ensuite parce que c’est très très mal payé. En contrepartie, je n’ai encore jamais pris un tel plaisir à la radio.

La revue de presse est un exercice jubilatoire qui requiert à la fois de la méthode, de la rigueur et de la fantaisie. Je suis vers 3 heures et demi du matin à la Maison de la radio (oui, elle et moi on ne se quitte plus, pour Taxi aussi je travaillais là-bas, c’était l’époque où elle hébergeait FR3). Les quotidiens m’attendent sur le bureau. Je commence par les éditoriaux qui, d’un journal à l’autre, sont presque toujours consacrés au même sujet et défendent des points de vue qui s’opposent ou qui se complètent. Mon boulot c’est de faire entendre tous les arguments, de les articuler, d’imaginer que ces éditorialistes sont là, autour d’une table, qu’ils se provoquent et  se répondent. Je lis, je souligne, j’encadre, j’assimile, et peu à peu, dans ma tête, je construis mon histoire. Avant de commencer à écrire, je parcours entièrement les journaux, je sélectionne des articles qui traitent différemment de sujets secondaires ou qui donnent une information singulière. Et je cherche ma petite touche finale, de préférence surprenante, drôle ou légère. C’est bien simple, j’adore ça.

Il n’empêche que je dois trouver autre chose. Le canal « copains » m’informe qu’un poste de journaliste vient de se libérer à Europe 1. Je ne suis pas emballée à l’idée de réintégrer une rédaction mais je n’ai pas tellement le choix, je postule. Et ça marche. Avant de signer mon contrat,  on me dit que je dois rencontrer le directeur d’antenne, que c’est une « formalité ». Il s’appelle Jean-Pierre Elkabbach.

Son assistante m’a donné rendez-vous un vendredi à 17 heures. J’attends une heure sur un canapé avant qu’il ne vienne me chercher. Pas un bonjour, pas un sourire. Sa première phrase, lancée sur un ton à la limite de l’agressivité, est « Vous avez l’air fatiguée ». Je réponds au diapason que oui, je le suis, que j’ai fait la revue de presse sur RFI et que je suis debout depuis 2 heures du matin. C’est chimique, c’est immédiat : entre nous, ça ne passera pas.

Si je pouvais par magie visionner cette séquence, j’en ferais un court-métrage que j’intitulerais « Naissance d’une détestation réciproque ». Durant une petite demi heure, je vais l’exaspérer, il va m’insupporter. Il me demande ce que j’ai fait, quand je le lui dis ça l’énerve, il me trouve instable et ne comprend pas mon parcours. Je rétorque que ce n’est quand même pas moi qui vais lui apprendre que ce métier est fait de « Découvertes » (il se trouve qu’à ce moment-là c’est le titre de son émission). Dans un coin de ma tête, j’entends la grosse voix de Léon Zitrone, « Mademoiselle, vous ne minaudez pas »… T’as raison Léon, mais là ça ne plaît pas au « patron » ! Avant que nous ne nous séparions (pour toujours !), Elkabbach ironise « et évidemment, vous n’avez pas apporté de cassette ! ». J’en sors une de mon sac et je la pose sèchement sur son bureau en demandant « Vous croyez que c’est vraiment la peine ? »…

Europe 1, on oublie.