Fragments d’une période incertaine

Fin 86, donc, j’ajoute une pierre tombale à mon cimetière professionnel. Taxi n’aura vécu que quelques mois et me voilà fort dépourvue.

Je n’ai pas envie de rompre avec l’image, que je commence à peine à maîtriser. Je veux encore de ces jours et ces nuits sans sommeil où tu vois ton récit prendre forme dans l’obscurité d’une salle de montage. Je ne suis pas rassasiée des discussions sans fins avec le monteur – ou la monteuse – sur la nécessité d’inverser deux séquences, ou de n’en garder qu’une… Bien sûr, je ne retrouverai pas demain l’occasion de tourner des 26 minutes, mais là, tout de suite, j’ai un petit sujet que je pourrais peut-être vendre.

En enquêtant sur le SIDA, j’ai rencontré le directeur d’une agence matrimoniale pour homosexuels.   Oui, je dis bien « matrimoniale », il y tient, car il se démarque des clubs de rencontre en proposant aux couples qui se forment la bénédiction d’un ecclésiastique. C’est unique en Europe et ça se passe à Paris. Il est d’accord pour me mettre en contact avec des adhérents, déjà « mariés » ou non.

Je recense toutes les émissions susceptibles d’être intéressées. La liste dans une main, le combiné dans l’autre, j’attaque. Je passe une dizaine de coups de fil. En vain. C’est poli, mais c’est non merci. Je tente l’ascension par une autre face : les journaux télévisés, qui ne crachent pas sur les petits sujets « société ». Là non plus, pas la moindre étincelle. Déçue, je me résous à en faire un article que je case au Matin de Paris dès le premier appel. Je l’apporte rue Hérold, dans les locaux où je n’étais jamais retournée depuis Radio Capitale. Il était temps, le quotidien déposera son bilan début 87…

Le Matin, 3 novembre 1986

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Le jour de parution, je suis tirée du lit par la sonnerie du téléphone. Ça va sonner toute la journée. Le Matin me renvoie les appels qu’il reçoit suite à mon papier. Tu ne le croiras pas, mais ils émanent presque tous des télévisions qui m’avaient dit non. Parce que c’est écrit, parce que « c’est dans le journal », c’est devenu LE sujet qu’il ne faut pas manquer. Mais attention, personne ne me propose de le tourner. Dans mon article, ils ont le nom de l’agence, le nom du directeur et la localisation. Eh bien, en plus, ils veulent que je leur donne le numéro de téléphone ! Je les envoie paître, en expliquant pourquoi, et je ne refile les coordonnées qu’aux télés étrangères. C’est ce jour-là, je crois, que j’ai abandonné l’idée d’être pigiste à la télévision.

L’avantage d’avoir un peu bourlingué, c’est que je commence à avoir pas mal de copains dans le métier. C’est comme cela que j’apprends que RFI (Radio France Internationale) cherche quelqu’un pour la revue de presse des fins de semaine, le vendredi et le samedi. C’est bon, ils me prennent.

Je ne suis pas pour autant tirée d’affaire, d’abord parce que ce n’est que deux jours par semaine, ensuite parce que c’est très très mal payé. En contrepartie, je n’ai encore jamais pris un tel plaisir à la radio.

La revue de presse est un exercice jubilatoire qui requiert à la fois de la méthode, de la rigueur et de la fantaisie. Je suis vers 3 heures et demi du matin à la Maison de la radio (oui, elle et moi on ne se quitte plus, pour Taxi aussi je travaillais là-bas, c’était l’époque où elle hébergeait FR3). Les quotidiens m’attendent sur le bureau. Je commence par les éditoriaux qui, d’un journal à l’autre, sont presque toujours consacrés au même sujet et défendent des points de vue qui s’opposent ou qui se complètent. Mon boulot c’est de faire entendre tous les arguments, de les articuler, d’imaginer que ces éditorialistes sont là, autour d’une table, qu’ils se provoquent et  se répondent. Je lis, je souligne, j’encadre, j’assimile, et peu à peu, dans ma tête, je construis mon histoire. Avant de commencer à écrire, je parcours entièrement les journaux, je sélectionne des articles qui traitent différemment de sujets secondaires ou qui donnent une information singulière. Et je cherche ma petite touche finale, de préférence surprenante, drôle ou légère. C’est bien simple, j’adore ça.

Il n’empêche que je dois trouver autre chose. Le canal « copains » m’informe qu’un poste de journaliste vient de se libérer à Europe 1. Je ne suis pas emballée à l’idée de réintégrer une rédaction mais je n’ai pas tellement le choix, je postule. Et ça marche. Avant de signer mon contrat,  on me dit que je dois rencontrer le directeur d’antenne, que c’est une « formalité ». Il s’appelle Jean-Pierre Elkabbach.

Son assistante m’a donné rendez-vous un vendredi à 17 heures. J’attends une heure sur un canapé avant qu’il ne vienne me chercher. Pas un bonjour, pas un sourire. Sa première phrase, lancée sur un ton à la limite de l’agressivité, est « Vous avez l’air fatiguée ». Je réponds au diapason que oui, je le suis, que j’ai fait la revue de presse sur RFI et que je suis debout depuis 2 heures du matin. C’est chimique, c’est immédiat : entre nous, ça ne passera pas.

Si je pouvais par magie visionner cette séquence, j’en ferais un court-métrage que j’intitulerais « Naissance d’une détestation réciproque ». Durant une petite demi heure, je vais l’exaspérer, il va m’insupporter. Il me demande ce que j’ai fait, quand je le lui dis ça l’énerve, il me trouve instable et ne comprend pas mon parcours. Je rétorque que ce n’est quand même pas moi qui vais lui apprendre que ce métier est fait de « Découvertes » (il se trouve qu’à ce moment-là c’est le titre de son émission). Dans un coin de ma tête, j’entends la grosse voix de Léon Zitrone, « Mademoiselle, vous ne minaudez pas »… T’as raison Léon, mais là ça ne plaît pas au « patron » ! Avant que nous ne nous séparions (pour toujours !), Elkabbach ironise « et évidemment, vous n’avez pas apporté de cassette ! ». J’en sors une de mon sac et je la pose sèchement sur son bureau en demandant « Vous croyez que c’est vraiment la peine ? »…

Europe 1, on oublie.

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