Tous proxénètes !

Lorsqu’un pigiste se pose une question, elle commence très souvent par « comment vais-je payer ». Tu peux compléter par : le loyer, l’assurance, l’électricité, le tiers provisionnel…

Durant ma vie professionnelle j’ai écopé au moins un an sur deux des 10 % supplémentaires que le fisc inflige aux retardataires et je suis allée plus d’une fois négocier des délais. Un jour, dans un élan de sympathie, une inspectrice indélicate m’a dévoilé le nom d’un confrère très connu qui habitait le même arrondissement et qui n’avait pas payé un centime depuis quatre ans. Bon, lui n’était pas pigiste…

Le problème, c’est que quand tu travailles en indépendant, tu es payé en salaire – c’est une obligation légale pour les journalistes – mais toujours au plancher. Et jamais pour le temps réellement travaillé. Pour l’Assiette anglaise, par exemple, un reportage « valait » trois jours : préparation, tournage, montage. Comme s’il suffisait de 24 heures pour trouver un sujet, le creuser, définir un angle et mettre la main sur les bonnes personnes.

Parfois, la pige est tellement dérisoire que le jour où l’on reçoit le chèque, on se dit qu’il y a une erreur. C’est ce qui m’est arrivé avec Libération. J’ai appelé la compta, très sûre de moi. Ils ont vérifié, c’était le tarif. J’ai dit « même pour un scoop? ». Ben oui, même.

L’histoire de mon unique publication dans Libé, elle débute chez le coiffeur.

Dans un fauteuil à quelques mètres du mien, une femme parle de quelque chose qui lui est arrivé, sur un ton angoissé. Je ne perçois que des bribes, quand le séchoir est à l’arrêt, mais je comprends qu’elle a peur, qu’elle demande des conseils, qu’elle ne sait pas quoi faire. Une fois mes cheveux secs, je m’intéresse de plus près à l’histoire.

La veille, cette femme a reçu un PV de la Préfecture de Police. Elle ne se rappelait pas avoir commis une infraction mais c’est bien à elle qu’il s’adresse, il mentionne le n° d’immatriculation de sa voiture. Jusque-là, ce n’est qu’une surprise. Puis vient le choc. On ne lui reproche rien moins que d’être coupable de « proxénétisme aggravé par lien de parenté entre l’auteur et la victime » et « d’homicide involontaire par incitation à l’usage de stimulants ». Et pour le tout, on lui demande d’acquitter la très modeste somme de 1500 francs ! Elle a beau penser que cela ne tient pas debout, elle ne peut pas s’empêcher de se demander si le copain à qui elle a prêté sa voiture, et que finalement elle ne connaît pas tant que ça…

 

Libération, février 1989

libération

 

C’est un samedi, un mauvais jour pour les enquêtes, mais je subodore qu’il y a une « petite affaire » autour de cette mésaventure. Dès le lundi matin, je pars à l’assaut de la Préfecture de police et découvre que 41 000 Parisiens ont reçu ces improbables procès-verbaux. Non sans conséquences, notamment sur la vie des ménages : j’apprendrai plus tard qu’après avoir trouvé le PV dans la boîte aux lettres, quelques femmes ont décidé sur le champ de quitter leur mari !

Sur les causes de l’embrouillamini, on en est encore au stade des suppositions, mais après quelques heures, j’en sais assez pour envisager un papier. Comme Le Matin est mort, j’appelle Libération. Le rédacteur en chef du service Société me demande le temps de vérifier l’info, me rappelle très vite et me dit oui, à une condition : que je vienne écrire l’article dans leurs locaux, tout de suite. Je saute évidemment dans un taxi. Sans savoir que quand je déduirai le prix de la course du montant de la pige, il me restera de quoi aller au Mac Do…

Je n’essaierai plus de piger pour Libé, parce que je ne travaille pas que pour la gloire. Mais j’avoue que j’ai eu du plaisir à voir une fois ma signature dans le quotidien emblématique de ma génération.

A la même époque, j’entame une collaboration nettement moins prestigieuse mais qui va me permettre d’améliorer mon quotidien durant plusieurs années.

La fin des années 80, c’est le boum de la vidéo, et la communication interne des grosses entreprises repose essentiellement sur elle. C’est une opportunité pour les journalistes.

Je ne sais plus par quel biais je me retrouve en charge du journal interne de France Télécom Lorraine. Concrètement, cela veut dire trois jours par mois dans la région, à tourner et monter des reportages sur toutes les activités de ceux que l’on appelle encore des « agents », puisqu’ils sont fonctionnaires. Ce n’est pas toujours ennuyeux. J’accompagne les techniciens sur des missions difficiles, je fais du scooter des neiges avec eux… Chaque nouveau sujet me met en contact avec une réalité qui n’est pas la mienne, cela suffit à entretenir mon intérêt.

Mais pour être honnête, ma motivation repose surtout sur un calcul tout bête : un jour de travail pour France Télécom est quatre fois mieux payé qu’un jour à la télé…

Breaking news !

J’ai des copains merveilleux.

Quatre heures après la mise en ligne de l’article  Une rencontre et un canular, Rémi Duhamel m’envoie le fameux reportage sur P.M. Hoblargan, assorti de la présentation et des commentaires de Bernard Rapp.

Grosse émotion.

Mille mercis et à bientôt Rémi, puisque tu trouveras bientôt ta place ici dans une autre – grande – aventure…

 

 

 

 

Une rencontre et un canular

A la télé, pratiquement tous les journalistes connus que j’ai approchés avaient un ego boursouflé. Il va de soi que le fait d’être une « vedette » – oui, je sais, le mot est désuet – n’encourage pas la modestie. Mais cette histoire d’ego, c’est un peu celle de l’œuf et de la poule. Car s’ils n’avaient eu d’emblée cette forme de suffisance, auraient-ils accédé à la notoriété ? J’ai compris sur le tard qu’en général, et dans ce milieu en particulier, les autres ne te donneront jamais mieux que la place que tu voudras bien t’accorder…

En 1988, j’ai la chance de rencontrer l’exception qui confirme la règle. C’est Bernard Rapp. Il a quitté la présentation du 20 h, sur Antenne 2, pour prendre les rênes d’un magazine hebdomadaire, l’Assiette anglaise, dans lequel mon copain Philippe Aubert est chroniqueur. C’est par son entremise que je deviens reporter pour l’émission. Je vais côtoyer Bernard pendant un an sans jamais cesser de le trouver courtois, pertinent, attentionné et drôle. Il n’est possédé ni par la télévision, ni par le succès qu’elle lui a apporté. D’ailleurs, il plaquera tout quelques années plus tard pour aller faire ce qui lui tient vraiment à cœur : du cinéma. Et je le reverrai à ce moment-là, si heureux…

 

Bernard Rapp (l’Assiette anglaise, 1988)

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Dans l’Assiette anglaise, on regarde l’actualité avec un oeil qui frise. Les reportages sont courts, environ trois minutes, et ils se doivent d’être percutants. Il y en a un dont je me souviens particulièrement parce que c’est un sujet « cadeau », de ceux qui te tombent dessus comme ça, à l’improviste.

Un week-end, je vais voir une exposition dans une galerie parisienne réputée pour la photographie. C’est une curiosité : en Angleterre, en détruisant une maison, on a retrouvé les plaques d’un photographe du 19e siècle, totalement inconnu. Il s’appelle P.M. Hoblargan et tous les articles déjà publiés sur l’expo décrivent les images comme de véritables merveilles. Je ne suis pas une spécialiste mais je m’y rends avec un ami photographe. Qui trouve effectivement que les photos sont belles, mais qui sort de là très sceptique. Pour lui, il y a un truc. Il m’explique, détails à l’appui, que même si ce type est un prodige, le style est improbable pour l’époque.

Le lendemain, on y retourne. Pour mon ami, ce qui était un doute devient une certitude. Alors on met les pieds dans le plat : on dit carrément à Michèle Chomette, la galeriste, que P.M. Hoblargan, on n’y croit pas. Elle rit, et nous répond qu’elle attendait ce moment depuis que l’expo a débuté, mais que personne n’a découvert le pot-aux-roses, que nous sommes les premiers.

Le travail exposé est celui de deux jeunes artistes, Mélissa Hogan et Patrick Amblard, qui figurent d’ailleurs sur les photographies. En inventant Hoblargan, ils entendaient questionner à la fois l’histoire de la photographie et l’œil du connaisseur.

A notre époque, le canular artistique est rare et là, en plus, il est de qualité. Je ne vais pas passer à côté. Michèle Chomette est d’accord pour que je revienne filmer un après-midi entier, afin de capter les réactions des visiteurs et interviewer les deux photographes. Et ce jour-là, la chance est avec moi.

A peine suis-je installée que je vois débarquer le critique photo du Monde qui n’a pas encore vu l’expo. Il accepte de répondre à mes questions et s’enthousiasme pour cet inconnu d’Hoblargan face à la caméra. Pour lui c’est une découverte essentielle…

Je ne peux évidemment pas le laisser partir sans l’informer de ce qui vient de lui arriver, et je crains qu’il ne me demande de passer l’interview à la trappe. Eh bien non, il assume. Je promets juste que dans mon commentaire je préciserai que tous les critiques, sans exception, sont tombés dans le panneau.

Je ne suis pas souvent satisfaite de ce que que je fais, mais là, j’étais vraiment contente, c’était un beau sujet. Avant la diffusion des reportages, il y avait une projection pour la presse. Le matin même de l’émission, le Quotidien a publié un article qui m’a blessée. Il laissait entendre que cette histoire était trop grosse, trop belle pour être vraie, que j’avais dû bidonner quelque part. J’aurais voulu qu’il précise où…

L’ Assiette Anglaise s’arrêtera en juin 1989.

Je n’aurai plus l’occasion de travailler avec Bernard.

 

Avignon (prémices d’une liaison mal engagée)

Dix ans déjà que j’ai entamé ce métier, que je le grignote par tous ses côtés, sans chercher à tracer les contours de ce qui pourrait devenir « ma part ».

J’ai dix ans d’expériences, et ce pluriel fait toute la différence avec dix ans de carrière.

J’ignore ce que sont les augmentations, les promotions, les projections. Quand ce n’est pas moi qui pars c’est le média qui lâche. J’en ai pris mon parti, je suis vouée à l’éphémère. Pourtant, dans cette vie d’aventures, il y a des flirts récurrents.

A l’été 88, je couvre mon premier festival d’Avignon. J’y suis pour mon émission de Radio Bleue et je ne sais pas encore que les quinze années à venir, j’y passerai tous mes mois de juillet. Parce que j’ignore qu’à mon corps défendant, doucement, je suis en train de me spécialiser…

 

L’affiche du festival en 1988

Festival d'Avignon

 

A priori, tu te dis que partir tous frais payés une quinzaine de jours au soleil pour voir des spectacles et présenter des émissions, ce n’est qu’à moitié du boulot. Tu imagines qu’un festival, c’est forcément… festif, qu’on en revient détendu et bronzé. Pour la plupart d’entre eux, c’est vrai, mais Avignon est avant tout une énorme machine. Si tu y débarques pour travailler sans en connaître le mode d’emploi, elle te broie et te laisse exsangue. Cette année-là pour moi c’est un apprentissage et il va être rude.

D’abord, j’ai commis l’erreur fatale du néophyte : réserver un hôtel au plus près des spectacles et de l’animation. Pour crapahuter le jour, c’est pratique, mais pour dormir la nuit c’est mission impossible. Il fait horriblement chaud, ma chambre n’est pas climatisée et je fais la navette entre mon lit et le robinet d’eau glacée. Sous peine d’étouffer, je ne peux pas fermer la fenêtre qui donne sur la rue la plus bruyante de la ville. Lorsque les passants se font rares, vers trois heures du matin, il reste les zonards. A 5 heures et demi, quand j’entends les bennes à ordure, je n’ai  pas encore fermé l’œil. Et pas question de changer d’hôtel, tout est réservé plusieurs mois à l’avance.

Ensuite, je tombe dans le piège du stakhanovisme. Les soirées sont pour le « In », le festival officiel, dont les représentations sont parfois très longues. La journée, la grande foire du « Off » débute à 11 heures du matin avec, à l’époque, un peu moins de 300 spectacles à l’affiche. Tu trouves que c’est beaucoup ? Aujourd’hui il y en a 1300 ! Je le verrai grossir ce « Off », mais au fil des années j’apprendrai à canaliser ma curiosité. Et à neutraliser ma culpabilité.

Pour cette toute première fois, je me sens en faute dès que je reste plus de deux heures sans entrer dans une salle. J’y retrouve l’atmosphère irrespirable de ma chambre d’hôtel car les lieux, aménagés sommairement, manquent cruellement d’aération. Souvent je sors déçue, parfois exaspérée.

Je cherche quelques spectacles du Off à mettre en avant dans mon émission et simultanément, je fais la chasse aux invités du In. Pour ceux-là, tout passe par le service de presse et je te rappelle qu’on n’a toujours pas inventé le téléphone mobile. Il faut donc aller voir régulièrement où en sont les demandes. Et prévoir des solutions de remplacement dans l’urgence quand les emplois du temps changent au dernier moment, puisque mes émissions sont en direct.

Mais le plus pesant, c’est la solitude. Sauf à faire partie du petit milieu du théâtre, Avignon est un festival où l’on ne rencontre personne. Les journalistes et les critiques – que je ne connais pas encore – vivent retranchés dans leurs hôtels avec piscine une bonne partie de la journée. Ce n’est pas qu’ils ne travaillent pas, ils écrivent leurs papiers loin de l’agitation et ont parfois des rendez-vous dans d’autres hôtels avec piscine, là où se terrent les acteurs et les metteurs en scène. Si je pouvais, moi aussi je déserterais cette place de l’Horloge qui pulse au rythme des distributions de tracts et des parades, ces petits sketches censés attirer le chaland indécis face à la profusion… C’est amusant, le premier jour.

Heureusement le soir, en dépit de mon état de fatigue, j’arrive à ressentir quelques belles émotions. Je me souviens de Patrice Chéreau, de Michel Piccoli, de Samy Frey… Mais je ne goûterai pleinement les joies de ce festival que plus tard, quand j’aurai appris comment le déguster : avant de savourer la pulpe, cracher la peau et les pépins.

Pour l’heure, je retiens la leçon : Avignon se vit à l’abri d’Avignon.