Avignon (prémices d’une liaison mal engagée)

Dix ans déjà que j’ai entamé ce métier, que je le grignote par tous ses côtés, sans chercher à tracer les contours de ce qui pourrait devenir « ma part ».

J’ai dix ans d’expériences, et ce pluriel fait toute la différence avec dix ans de carrière.

J’ignore ce que sont les augmentations, les promotions, les projections. Quand ce n’est pas moi qui pars c’est le média qui lâche. J’en ai pris mon parti, je suis vouée à l’éphémère. Pourtant, dans cette vie d’aventures, il y a des flirts récurrents.

A l’été 88, je couvre mon premier festival d’Avignon. J’y suis pour mon émission de Radio Bleue et je ne sais pas encore que les quinze années à venir, j’y passerai tous mes mois de juillet. Parce que j’ignore qu’à mon corps défendant, doucement, je suis en train de me spécialiser…

 

L’affiche du festival en 1988

Festival d'Avignon

 

A priori, tu te dis que partir tous frais payés une quinzaine de jours au soleil pour voir des spectacles et présenter des émissions, ce n’est qu’à moitié du boulot. Tu imagines qu’un festival, c’est forcément… festif, qu’on en revient détendu et bronzé. Pour la plupart d’entre eux, c’est vrai, mais Avignon est avant tout une énorme machine. Si tu y débarques pour travailler sans en connaître le mode d’emploi, elle te broie et te laisse exsangue. Cette année-là pour moi c’est un apprentissage et il va être rude.

D’abord, j’ai commis l’erreur fatale du néophyte : réserver un hôtel au plus près des spectacles et de l’animation. Pour crapahuter le jour, c’est pratique, mais pour dormir la nuit c’est mission impossible. Il fait horriblement chaud, ma chambre n’est pas climatisée et je fais la navette entre mon lit et le robinet d’eau glacée. Sous peine d’étouffer, je ne peux pas fermer la fenêtre qui donne sur la rue la plus bruyante de la ville. Lorsque les passants se font rares, vers trois heures du matin, il reste les zonards. A 5 heures et demi, quand j’entends les bennes à ordure, je n’ai  pas encore fermé l’œil. Et pas question de changer d’hôtel, tout est réservé plusieurs mois à l’avance.

Ensuite, je tombe dans le piège du stakhanovisme. Les soirées sont pour le « In », le festival officiel, dont les représentations sont parfois très longues. La journée, la grande foire du « Off » débute à 11 heures du matin avec, à l’époque, un peu moins de 300 spectacles à l’affiche. Tu trouves que c’est beaucoup ? Aujourd’hui il y en a 1300 ! Je le verrai grossir ce « Off », mais au fil des années j’apprendrai à canaliser ma curiosité. Et à neutraliser ma culpabilité.

Pour cette toute première fois, je me sens en faute dès que je reste plus de deux heures sans entrer dans une salle. J’y retrouve l’atmosphère irrespirable de ma chambre d’hôtel car les lieux, aménagés sommairement, manquent cruellement d’aération. Souvent je sors déçue, parfois exaspérée.

Je cherche quelques spectacles du Off à mettre en avant dans mon émission et simultanément, je fais la chasse aux invités du In. Pour ceux-là, tout passe par le service de presse et je te rappelle qu’on n’a toujours pas inventé le téléphone mobile. Il faut donc aller voir régulièrement où en sont les demandes. Et prévoir des solutions de remplacement dans l’urgence quand les emplois du temps changent au dernier moment, puisque mes émissions sont en direct.

Mais le plus pesant, c’est la solitude. Sauf à faire partie du petit milieu du théâtre, Avignon est un festival où l’on ne rencontre personne. Les journalistes et les critiques – que je ne connais pas encore – vivent retranchés dans leurs hôtels avec piscine une bonne partie de la journée. Ce n’est pas qu’ils ne travaillent pas, ils écrivent leurs papiers loin de l’agitation et ont parfois des rendez-vous dans d’autres hôtels avec piscine, là où se terrent les acteurs et les metteurs en scène. Si je pouvais, moi aussi je déserterais cette place de l’Horloge qui pulse au rythme des distributions de tracts et des parades, ces petits sketches censés attirer le chaland indécis face à la profusion… C’est amusant, le premier jour.

Heureusement le soir, en dépit de mon état de fatigue, j’arrive à ressentir quelques belles émotions. Je me souviens de Patrice Chéreau, de Michel Piccoli, de Samy Frey… Mais je ne goûterai pleinement les joies de ce festival que plus tard, quand j’aurai appris comment le déguster : avant de savourer la pulpe, cracher la peau et les pépins.

Pour l’heure, je retiens la leçon : Avignon se vit à l’abri d’Avignon.

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