Une rencontre et un canular

A la télé, pratiquement tous les journalistes connus que j’ai approchés avaient un ego boursouflé. Il va de soi que le fait d’être une « vedette » – oui, je sais, le mot est désuet – n’encourage pas la modestie. Mais cette histoire d’ego, c’est un peu celle de l’œuf et de la poule. Car s’ils n’avaient eu d’emblée cette forme de suffisance, auraient-ils accédé à la notoriété ? J’ai compris sur le tard qu’en général, et dans ce milieu en particulier, les autres ne te donneront jamais mieux que la place que tu voudras bien t’accorder…

En 1988, j’ai la chance de rencontrer l’exception qui confirme la règle. C’est Bernard Rapp. Il a quitté la présentation du 20 h, sur Antenne 2, pour prendre les rênes d’un magazine hebdomadaire, l’Assiette anglaise, dans lequel mon copain Philippe Aubert est chroniqueur. C’est par son entremise que je deviens reporter pour l’émission. Je vais côtoyer Bernard pendant un an sans jamais cesser de le trouver courtois, pertinent, attentionné et drôle. Il n’est possédé ni par la télévision, ni par le succès qu’elle lui a apporté. D’ailleurs, il plaquera tout quelques années plus tard pour aller faire ce qui lui tient vraiment à cœur : du cinéma. Et je le reverrai à ce moment-là, si heureux…

 

Bernard Rapp (l’Assiette anglaise, 1988)

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Dans l’Assiette anglaise, on regarde l’actualité avec un oeil qui frise. Les reportages sont courts, environ trois minutes, et ils se doivent d’être percutants. Il y en a un dont je me souviens particulièrement parce que c’est un sujet « cadeau », de ceux qui te tombent dessus comme ça, à l’improviste.

Un week-end, je vais voir une exposition dans une galerie parisienne réputée pour la photographie. C’est une curiosité : en Angleterre, en détruisant une maison, on a retrouvé les plaques d’un photographe du 19e siècle, totalement inconnu. Il s’appelle P.M. Hoblargan et tous les articles déjà publiés sur l’expo décrivent les images comme de véritables merveilles. Je ne suis pas une spécialiste mais je m’y rends avec un ami photographe. Qui trouve effectivement que les photos sont belles, mais qui sort de là très sceptique. Pour lui, il y a un truc. Il m’explique, détails à l’appui, que même si ce type est un prodige, le style est improbable pour l’époque.

Le lendemain, on y retourne. Pour mon ami, ce qui était un doute devient une certitude. Alors on met les pieds dans le plat : on dit carrément à Michèle Chomette, la galeriste, que P.M. Hoblargan, on n’y croit pas. Elle rit, et nous répond qu’elle attendait ce moment depuis que l’expo a débuté, mais que personne n’a découvert le pot-aux-roses, que nous sommes les premiers.

Le travail exposé est celui de deux jeunes artistes, Mélissa Hogan et Patrick Amblard, qui figurent d’ailleurs sur les photographies. En inventant Hoblargan, ils entendaient questionner à la fois l’histoire de la photographie et l’œil du connaisseur.

A notre époque, le canular artistique est rare et là, en plus, il est de qualité. Je ne vais pas passer à côté. Michèle Chomette est d’accord pour que je revienne filmer un après-midi entier, afin de capter les réactions des visiteurs et interviewer les deux photographes. Et ce jour-là, la chance est avec moi.

A peine suis-je installée que je vois débarquer le critique photo du Monde qui n’a pas encore vu l’expo. Il accepte de répondre à mes questions et s’enthousiasme pour cet inconnu d’Hoblargan face à la caméra. Pour lui c’est une découverte essentielle…

Je ne peux évidemment pas le laisser partir sans l’informer de ce qui vient de lui arriver, et je crains qu’il ne me demande de passer l’interview à la trappe. Eh bien non, il assume. Je promets juste que dans mon commentaire je préciserai que tous les critiques, sans exception, sont tombés dans le panneau.

Je ne suis pas souvent satisfaite de ce que que je fais, mais là, j’étais vraiment contente, c’était un beau sujet. Avant la diffusion des reportages, il y avait une projection pour la presse. Le matin même de l’émission, le Quotidien a publié un article qui m’a blessée. Il laissait entendre que cette histoire était trop grosse, trop belle pour être vraie, que j’avais dû bidonner quelque part. J’aurais voulu qu’il précise où…

L’ Assiette Anglaise s’arrêtera en juin 1989.

Je n’aurai plus l’occasion de travailler avec Bernard.

 

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