Travail du soir et du dimanche…

Au début des années 90, ma vie est presque exclusivement consacrée au théâtre, et mon quotidien s’organise autour de la préparation de mon émission du dimanche.

Dans 99% des cas, quand tu occupes une tranche sur France Inter, tu en assumes la production – grosso modo ça veut dire le concept – et la présentation. Pour moi, hélas, ça ne se passe pas comme ça.

J’arrive sur une émission qui existe déjà et dont le producteur est un vieux de la vieille. Il n’est plus apte à passer à l’antenne, ne va plus au théâtre depuis longtemps et ne connaît ni les jeunes acteurs, ni les formes nouvelles. Pour dire la vérité – que je ne clame pas dans les couloirs, à part assister à l’émission et à la réunion hebdomadaire, il ne fait absolument rien. Je ne sais pas pourquoi on lui a conservé sa case et son salaire, mais il est là, et je prends l’émission en l’état.

Le titre est désastreux : Arts scéniques et bouts de ficelle. C’est un clin d’œil à une pièce de théâtre américaine, Arsenic et vieilles dentelles, adaptée par Capra au cinéma dans les années quarante. A chaque fois que je dois le dire au micro, je me demande ce que viennent faire ces « bouts de ficelle »…

Je n’ai pas le pouvoir non plus de changer la formule. Elle repose en partie sur la diffusion d’extraits des spectacles qui sont au sommaire. Le théâtre capté pour la télévision, c’est déjà difficile ; pour la radio, c’est carrément insupportable. Tout parvient amplifié, surjoué, et on n’y comprend rien.

Pour le reste, je parviens à imposer mes choix, mises à part une ou deux fois par an, quand le vieux producteur tient à consacrer l’émission à des « sons et lumières » pour lesquels, par ailleurs, il travaille en tant que conseiller…

A la radio – je parle là des radios nationales – le rythme hebdomadaire est assez confortable. Je gagne un peu moins qu’avec mes chroniques quotidiennes mais c’est assez pour l’essentiel et ma vie est plus agréable.

 

Les invitations. Je les ai gardées, parce que c’est joli. J’en ai des milliers…

Invitations

 

Chaque soir, évidemment, je suis dans un théâtre. Et chaque soir, j’y retrouve la petite caste des critiques parisiens, à commencer par mes partenaires du Masque et la Plume. Nous sommes tous invités ensemble, pour ce que l’on appelle « la générale de presse ». A l’entracte nous discutons, toujours en prenant soin de ne pas émettre d’avis sur ce que nous voyons. Chacun s’est déjà forgé une partie de son opinion et a commencé à construire son argumentation. C’est un travail intime, qui ne souffre pas d’être influencé…

Parfois, à l’issue du spectacle, je vais dîner avec un ou deux « camarades ». Ce sont la plupart du temps Jacques Nerson du Figaro Magazine (qui est aujourd’hui à l’Obs) et Bernard Thomas du Canard Enchaîné. Au Masque, nous sommes rarement d’accord, mais à l’extérieur, ce sont ceux avec qui je préfère échanger. Parce qu’ils sont gais, et qu’ils détonent dans ce milieu où chacun se la joue « sérieux ».

Il arrive aussi que nous nous voyions la journée. Il y a les conférences de presse, et les délibérations pour les prix, car lorsqu’il s’agit de récompenser une oeuvre ou un acteur, on fait presque toujours appel aux mêmes pour constituer le jury. Enfin nous avons rendez-vous pour les enregistrements de 7 arts à la Une, une émission de TF1 – présentée par François Bachy – qui est la copie conforme du Masque. La seule différence c’est qu’avant d’entrer en studio, on passe au maquillage… J’y participerai jusqu’à sa suppression, en 1993.

Si j’ai un curieux rapport avec la durée, j’en ai un autre avec l’appartenance. Dans tout ce qui ressemble à un groupe, une corporation ou une communauté, très vite, je sens comme une odeur de renfermé. Je comprends que l’entre-soi rassure, mais je perçois très fort qu’il ratatine. Du coup,  je ne parviens pas à me fondre, je reste au bord, en position d’observation et je ne fais jamais vraiment « partie ».

Tous les critiques que je côtoie le sont depuis longtemps et le resteront pour la vie. J’ai beau être passionnée par ce que je fais, je sais dès le départ que ce ne sera pas mon cas.

Dans l’immédiat, je continue trois jours par mois à aller observer ailleurs : je n’ai pas mis fin à ma collaboration avec France Télécom Lorraine. Mais je n’en parle pas, car je ne suis pas sûre que mes confrères comprennent que je puisse m’intéresser un jour à Shakespeare, et le lendemain à un central téléphonique.

Où je redébute

Quand par la grâce de Pierre Bouteiller je débarque au studio 105 pour mon premier Masque et la Plume, je suis dans mes petits souliers. Au cas où tu n’en aurais jamais entendu parler, cette émission est diffusée chaque dimanche soir sur France Inter (d’abord Paris Inter) depuis 1955. C’est la plus ancienne en Europe et probablement l’une des plus prestigieuses. Elle est enregistrée en public et traite en alternance du théâtre, du cinéma et de la littérature. Le principe ? Une tribune, quatre critiques et un meneur de jeu, en l’occurrence Jérôme Garcin depuis près de 30 ans.

Mes partenaires sont aguerris, ils exercent ce métier depuis 10, 20, 30 ans dans les quotidiens et les hebdomadaires les plus renommés. Pour ma part, je n’ai encore jamais signé une critique dans la presse écrite et je ne peux m’enorgueillir, dans ce domaine, que d’une petite année de chroniques quotidiennes. Bref, ils ne me connaissent pas et ne frétillent pas de joie à l’idée de me découvrir. Deux d’entre eux iront même voir Jérôme Garcin pour protester contre mon arrivée, sur le mode « mais qui c’est celle-là ? ».

Des années plus tard, l’une de ces deux personnes viendra me l’avouer, et s’en excuser. Je lui dirai la vérité : je le savais et je ne lui en ai jamais voulu. Je n’étais pas crédible, et personne ne peut l’être du jour au lendemain dans cet exercice qui est de loin le plus ardu de tous ceux auxquels je me suis frottée. C’était à moi de faire mes preuves, de conquérir ma légitimité.

Tu connais forcément cette phrase et tu l’as même peut-être déjà prononcée : « La critique est facile et l’art est difficile ». C’est une stupidité, née sous la plume d’un certain Destouches, comédien et (piètre) auteur du XVIIIe siècle. Tu imagines Picasso les mains sur les hanches s’exclamant « hou la la, que c’est difficile ! » face à sa toile inachevée ? Non, ce n’est pas en ces termes que cela se joue.

Quant à la critique, s’il s’agit de dire « j’aime ou je n’aime pas », évidemment, ce n’est pas très compliqué. Mais pour donner un avis éclairé, il faut connaître l’œuvre, la situer dans son contexte, savoir ce que d’autres en ont fait, disposer d’un tas de repères que l’on interprète, ensuite, mais seulement ensuite, selon sa propre sensibilité.

1990, la photo « officielle » par Roger Picard

sylviefranceinter - copie

A l’instant de ce premier Masque et la Plume, j’ai conscience de n’être encore qu’une spectatrice assidue et d’avoir beaucoup à apprendre. Alors je m’y colle, je travaille avec acharnement. Je me coltine l’histoire du théâtre depuis ses origines, avec ses influences, ses fractures, ses courants étalés sur 2500 ans, et je me dis parfois que ce serait plus simple avec le cinéma.

Je lis les biographies des grands auteurs classiques, les témoignages des principaux metteurs en scène, et chaque jour je cherche un maximum d’informations sur la pièce que j’ai vue la veille. Dois-je te rappeler, une fois de plus, qu’en 1990 chercher n’est pas cliquer ? Je passe des heures le nez dans les bouquins, seuls vecteurs accessibles de la connaissance.

Le reste viendra avec l’expérience. Lorsque tu es critique depuis un moment, il y a des œuvres que tu as déjà vues 3, 4 ou 5 fois. Ce pourrait être lassant mais c’est tout le contraire. A chaque fois tu les redécouvres, que ce soit en bien ou en mal, parce que si le texte est la base, c’est la mise en scène et le jeu des acteurs qui sculptent le relief.

Cela peut creuser un écart entre le spectateur lambda et le professionnel. Je me souviens par exemple d’une salle écroulée de rire en regardant Smaïn incarner un Scapin (celui des Fourberies) qui, de bout en bout, tripotait sa braguette. Pendant ce temps, pour tromper mon exaspération, je convoquais les images de Daniel Auteuil, Scapin triste et sensible que j’avais vu précédemment… C’est l’un des défis que doit relever le critique : faire savoir que le texte est plus riche que ce qui vient d’être montré, sans prendre pour autant le spectateur de haut.

En son temps (que je n’ai pas connu), un critique du Figaro ne s’était pas encombré de cette délicatesse. Auteur d’un article incendiaire sur un spectacle qu’il jugeait vulgaire, il avait conclu par ces mots : « Le public rit. Il est bien le seul »…

Au fil des « Masques », je me sens de mieux en mieux acceptée. Toutefois, je ne serai véritablement adoubée par mes pairs que lorsque j’aurai, moi aussi, ma place de critique au sein d’un journal.

C’est la presse écrite qui donne ses lettres de noblesse à ma génération.

L’embellie

En 1989, les dieux sont avec moi. En juin, lorsque je fête mes 35 ans, je suis gonflée à bloc. Après Avignon, que je vais couvrir cette fois dans de bonnes conditions, je m’autoriserai même quelques vacances. C’est que septembre est prometteur…

Mon copain Philippe Aubert quitte Europe 1 et sa revue de presse matinale pour prendre le 18-19h sur France Inter. L’émission s’appelle Aubertinages, et j’y aurai ma place au quotidien pour parler du théâtre.

Dans l’ hebdomadaire que j’animais sur Radio Bleue, je recevais des acteurs ou des metteurs en scène pour évoquer leur travail avec eux. Là, je change de casquette. De l’interview je passe à la critique, et je conserverai ce nouveau couvre-chef durant quelques années.

Je change de vie aussi. J’allais déjà voir des spectacles trois fois par semaine, maintenant c’est cinq ou six. Chaque jour, après l’émission, je traîne une heure avec mes camarades et je pars au théâtre. La plupart du temps j’y vais seule. Les amis se bousculent pour m’accompagner sur les « grosses machines », quand il y a des « noms » dans la distribution, ils sont moins chauds quand ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils vont voir. Alors j’instaure un système de bonus : un déplacement pour une pièce inconnue ouvre droit à une priorité pour des célébrités…

Mais j’aime aussi ces sorties solitaires que je prolonge souvent tout aussi seule au restaurant. C’est le moment où je commence à construire mon papier du lendemain. Je dégage les grandes lignes et je note ce qui risque de s’effacer dans la nuit : les sensations.

Je me couche tard, mais c’est mon rythme naturel.

Mis à part les trois jours mensuels en Lorraine pour France télécom, je n’ai plus besoin d’autres collaborations. Je peux me concentrer entièrement sur ce que j’ai à faire, sans la peur de manquer, sans la peur du banquier. C’est peu de dire que j’apprécie…

 

La campagne de France Inter en 1989

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L’équipe est joyeuse et légère. A l’antenne, ce n’est que du plaisir. J’arrive avec un texte mais je dois être prête à en sortir et y revenir au gré des digressions du « patron ». A chaque fois c’est un sketch…

Je me remémore que six ans auparavant je courais dans les couloirs de cette maison ronde un journal fraîchement pondu à la main pour aller dire « l’information ». C’était beaucoup moins drôle.

Seulement voilà.

Comme tu le sais, j’ai un truc avec la durée. Parfois je joue avec le temps, parfois le temps se joue de moi. Mais que je le décide ou pas, il n’y a rien à faire, je ne m’installe pas.

En juin 1990, alors que la saison s’achève, je rempilerais bien pour une autre. Mais Philippe Aubert manque à Europe 1 qui a quelques atouts pour le récupérer. Il y a l’argent bien sûr, mais pas seulement. Dans la station périphérique où il a assis sa notoriété, Philippe est traité comme une star. A France Inter, personne ne lui fait de courbettes, il n’est qu’un producteur parmi les autres. Il va retourner là où il a le sentiment d’être reconnu.

Du coup, c’est moi qui présente l’émission pendant le festival d’Avignon. C’est un beau souvenir. Pour la première fois j’y vais en équipe et je travaille en pleine complicité avec le réalisateur, Richard Hulot.

Se pose évidemment la question de l’après.

Chaque année, en juin et juillet, il souffle sur France Inter comme un vent de fébrilité. Chacun se demande si son contrat va être renouvelé et son émission reconduite. Le directeur des programmes et son adjoint planchent sur la nouvelle grille, celle qui se mettra en place en septembre. Pour tenter d’en savoir un peu plus, on traîne autour de leur bureau, histoire de mettre le pied dans l’entrebâillement de la porte au moment opportun…

Pour ma part, je n’attends pas grand-chose. J’étais chroniqueuse dans une émission qui s’arrête, j’ai tellement l’habitude de ces situations que je me dis que c’est la vie, que c’est ma vie…

Tout près de la fin, je croise Pierre Bouteiller dans les couloirs. C’est lui qui dirige les programmes à cette époque. Il me dépasse comme s’il ne me voyait pas, puis se retourne et m’interpelle  « Ah, il faut que je vous voie ! ». J’avoue que j’ai le cœur qui bat.

Un peu plus tard dans son bureau, il m’explique. Yvan Levaï, qui est responsable de l’information sur Inter, est en train de remanier sa session de la mi-journée, de la muscler. Il a ses journalistes, mais il veut quelqu’un des programmes pour parfaire l’enrobage. Je comprends très vite que ma fonction sera de donner l’heure, la parole aux uns et aux autres, bref, de passer les plats. Et je réponds que ça ne m’intéresse pas. Pierre Bouteiller insiste. Il pense qu’il est possible de négocier pour qu’on me laisse un petit os à ronger et il me demande d’aller voir Levaï avec lui.

Durant cette réunion à trois, je ne verrai pas le moindre petit os traîner. J’en sors confortée dans l’idée que je vais m’ennuyer, et cette fois je dis non pour de bon. Bouteiller est embarrassé : « Mais vous savez Sylvie que je n’ai rien d’autre à vous proposer ». Oui, mais entre rien d’autre et presque rien, je choisis rien d’autre. Je suis sur le point de lui dire au revoir quand tout à coup, il se fige. « Ah mais si ! Il y a l’émission de théâtre du dimanche après-midi ».

Eh bien voilà ! Envolée la boule à l’estomac !

Et remplacée par des papillons quand il ajoute « Et ça vous dirait d’être au Masque et la Plume ? »…

Aujourd’hui encore je chéris ce « non » à la première proposition.