L’embellie

En 1989, les dieux sont avec moi. En juin, lorsque je fête mes 35 ans, je suis gonflée à bloc. Après Avignon, que je vais couvrir cette fois dans de bonnes conditions, je m’autoriserai même quelques vacances. C’est que septembre est prometteur…

Mon copain Philippe Aubert quitte Europe 1 et sa revue de presse matinale pour prendre le 18-19h sur France Inter. L’émission s’appelle Aubertinages, et j’y aurai ma place au quotidien pour parler du théâtre.

Dans l’ hebdomadaire que j’animais sur Radio Bleue, je recevais des acteurs ou des metteurs en scène pour évoquer leur travail avec eux. Là, je change de casquette. De l’interview je passe à la critique, et je conserverai ce nouveau couvre-chef durant quelques années.

Je change de vie aussi. J’allais déjà voir des spectacles trois fois par semaine, maintenant c’est cinq ou six. Chaque jour, après l’émission, je traîne une heure avec mes camarades et je pars au théâtre. La plupart du temps j’y vais seule. Les amis se bousculent pour m’accompagner sur les « grosses machines », quand il y a des « noms » dans la distribution, ils sont moins chauds quand ils n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils vont voir. Alors j’instaure un système de bonus : un déplacement pour une pièce inconnue ouvre droit à une priorité pour des célébrités…

Mais j’aime aussi ces sorties solitaires que je prolonge souvent tout aussi seule au restaurant. C’est le moment où je commence à construire mon papier du lendemain. Je dégage les grandes lignes et je note ce qui risque de s’effacer dans la nuit : les sensations.

Je me couche tard, mais c’est mon rythme naturel.

Mis à part les trois jours mensuels en Lorraine pour France télécom, je n’ai plus besoin d’autres collaborations. Je peux me concentrer entièrement sur ce que j’ai à faire, sans la peur de manquer, sans la peur du banquier. C’est peu de dire que j’apprécie…

 

La campagne de France Inter en 1989

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L’équipe est joyeuse et légère. A l’antenne, ce n’est que du plaisir. J’arrive avec un texte mais je dois être prête à en sortir et y revenir au gré des digressions du « patron ». A chaque fois c’est un sketch…

Je me remémore que six ans auparavant je courais dans les couloirs de cette maison ronde un journal fraîchement pondu à la main pour aller dire « l’information ». C’était beaucoup moins drôle.

Seulement voilà.

Comme tu le sais, j’ai un truc avec la durée. Parfois je joue avec le temps, parfois le temps se joue de moi. Mais que je le décide ou pas, il n’y a rien à faire, je ne m’installe pas.

En juin 1990, alors que la saison s’achève, je rempilerais bien pour une autre. Mais Philippe Aubert manque à Europe 1 qui a quelques atouts pour le récupérer. Il y a l’argent bien sûr, mais pas seulement. Dans la station périphérique où il a assis sa notoriété, Philippe est traité comme une star. A France Inter, personne ne lui fait de courbettes, il n’est qu’un producteur parmi les autres. Il va retourner là où il a le sentiment d’être reconnu.

Du coup, c’est moi qui présente l’émission pendant le festival d’Avignon. C’est un beau souvenir. Pour la première fois j’y vais en équipe et je travaille en pleine complicité avec le réalisateur, Richard Hulot.

Se pose évidemment la question de l’après.

Chaque année, en juin et juillet, il souffle sur France Inter comme un vent de fébrilité. Chacun se demande si son contrat va être renouvelé et son émission reconduite. Le directeur des programmes et son adjoint planchent sur la nouvelle grille, celle qui se mettra en place en septembre. Pour tenter d’en savoir un peu plus, on traîne autour de leur bureau, histoire de mettre le pied dans l’entrebâillement de la porte au moment opportun…

Pour ma part, je n’attends pas grand-chose. J’étais chroniqueuse dans une émission qui s’arrête, j’ai tellement l’habitude de ces situations que je me dis que c’est la vie, que c’est ma vie…

Tout près de la fin, je croise Pierre Bouteiller dans les couloirs. C’est lui qui dirige les programmes à cette époque. Il me dépasse comme s’il ne me voyait pas, puis se retourne et m’interpelle  « Ah, il faut que je vous voie ! ». J’avoue que j’ai le cœur qui bat.

Un peu plus tard dans son bureau, il m’explique. Yvan Levaï, qui est responsable de l’information sur Inter, est en train de remanier sa session de la mi-journée, de la muscler. Il a ses journalistes, mais il veut quelqu’un des programmes pour parfaire l’enrobage. Je comprends très vite que ma fonction sera de donner l’heure, la parole aux uns et aux autres, bref, de passer les plats. Et je réponds que ça ne m’intéresse pas. Pierre Bouteiller insiste. Il pense qu’il est possible de négocier pour qu’on me laisse un petit os à ronger et il me demande d’aller voir Levaï avec lui.

Durant cette réunion à trois, je ne verrai pas le moindre petit os traîner. J’en sors confortée dans l’idée que je vais m’ennuyer, et cette fois je dis non pour de bon. Bouteiller est embarrassé : « Mais vous savez Sylvie que je n’ai rien d’autre à vous proposer ». Oui, mais entre rien d’autre et presque rien, je choisis rien d’autre. Je suis sur le point de lui dire au revoir quand tout à coup, il se fige. « Ah mais si ! Il y a l’émission de théâtre du dimanche après-midi ».

Eh bien voilà ! Envolée la boule à l’estomac !

Et remplacée par des papillons quand il ajoute « Et ça vous dirait d’être au Masque et la Plume ? »…

Aujourd’hui encore je chéris ce « non » à la première proposition.

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