Où je redébute

Quand par la grâce de Pierre Bouteiller je débarque au studio 105 pour mon premier Masque et la Plume, je suis dans mes petits souliers. Au cas où tu n’en aurais jamais entendu parler, cette émission est diffusée chaque dimanche soir sur France Inter (d’abord Paris Inter) depuis 1955. C’est la plus ancienne en Europe et probablement l’une des plus prestigieuses. Elle est enregistrée en public et traite en alternance du théâtre, du cinéma et de la littérature. Le principe ? Une tribune, quatre critiques et un meneur de jeu, en l’occurrence Jérôme Garcin depuis près de 30 ans.

Mes partenaires sont aguerris, ils exercent ce métier depuis 10, 20, 30 ans dans les quotidiens et les hebdomadaires les plus renommés. Pour ma part, je n’ai encore jamais signé une critique dans la presse écrite et je ne peux m’enorgueillir, dans ce domaine, que d’une petite année de chroniques quotidiennes. Bref, ils ne me connaissent pas et ne frétillent pas de joie à l’idée de me découvrir. Deux d’entre eux iront même voir Jérôme Garcin pour protester contre mon arrivée, sur le mode « mais qui c’est celle-là ? ».

Des années plus tard, l’une de ces deux personnes viendra me l’avouer, et s’en excuser. Je lui dirai la vérité : je le savais et je ne lui en ai jamais voulu. Je n’étais pas crédible, et personne ne peut l’être du jour au lendemain dans cet exercice qui est de loin le plus ardu de tous ceux auxquels je me suis frottée. C’était à moi de faire mes preuves, de conquérir ma légitimité.

Tu connais forcément cette phrase et tu l’as même peut-être déjà prononcée : « La critique est facile et l’art est difficile ». C’est une stupidité, née sous la plume d’un certain Destouches, comédien et (piètre) auteur du XVIIIe siècle. Tu imagines Picasso les mains sur les hanches s’exclamant « hou la la, que c’est difficile ! » face à sa toile inachevée ? Non, ce n’est pas en ces termes que cela se joue.

Quant à la critique, s’il s’agit de dire « j’aime ou je n’aime pas », évidemment, ce n’est pas très compliqué. Mais pour donner un avis éclairé, il faut connaître l’œuvre, la situer dans son contexte, savoir ce que d’autres en ont fait, disposer d’un tas de repères que l’on interprète, ensuite, mais seulement ensuite, selon sa propre sensibilité.

1990, la photo « officielle » par Roger Picard

sylviefranceinter - copie

A l’instant de ce premier Masque et la Plume, j’ai conscience de n’être encore qu’une spectatrice assidue et d’avoir beaucoup à apprendre. Alors je m’y colle, je travaille avec acharnement. Je me coltine l’histoire du théâtre depuis ses origines, avec ses influences, ses fractures, ses courants étalés sur 2500 ans, et je me dis parfois que ce serait plus simple avec le cinéma.

Je lis les biographies des grands auteurs classiques, les témoignages des principaux metteurs en scène, et chaque jour je cherche un maximum d’informations sur la pièce que j’ai vue la veille. Dois-je te rappeler, une fois de plus, qu’en 1990 chercher n’est pas cliquer ? Je passe des heures le nez dans les bouquins, seuls vecteurs accessibles de la connaissance.

Le reste viendra avec l’expérience. Lorsque tu es critique depuis un moment, il y a des œuvres que tu as déjà vues 3, 4 ou 5 fois. Ce pourrait être lassant mais c’est tout le contraire. A chaque fois tu les redécouvres, que ce soit en bien ou en mal, parce que si le texte est la base, c’est la mise en scène et le jeu des acteurs qui sculptent le relief.

Cela peut creuser un écart entre le spectateur lambda et le professionnel. Je me souviens par exemple d’une salle écroulée de rire en regardant Smaïn incarner un Scapin (celui des Fourberies) qui, de bout en bout, tripotait sa braguette. Pendant ce temps, pour tromper mon exaspération, je convoquais les images de Daniel Auteuil, Scapin triste et sensible que j’avais vu précédemment… C’est l’un des défis que doit relever le critique : faire savoir que le texte est plus riche que ce qui vient d’être montré, sans prendre pour autant le spectateur de haut.

En son temps (que je n’ai pas connu), un critique du Figaro ne s’était pas encombré de cette délicatesse. Auteur d’un article incendiaire sur un spectacle qu’il jugeait vulgaire, il avait conclu par ces mots : « Le public rit. Il est bien le seul »…

Au fil des « Masques », je me sens de mieux en mieux acceptée. Toutefois, je ne serai véritablement adoubée par mes pairs que lorsque j’aurai, moi aussi, ma place de critique au sein d’un journal.

C’est la presse écrite qui donne ses lettres de noblesse à ma génération.

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