Un fourbe

Tu connais sûrement – ou tu connaîtras – ces périodes qui semblent protégées par des parenthèses de tous les soucis et de tous les chagrins. Si le mot n’était pas galvaudé, j’oserais appeler ça le bonheur.

Dans une existence il n’y en a pas beaucoup, j’en ai peut-être connu deux ou trois, et mes années à France Inter en font partie. De 1989 à 1992, je me sens vivre comme j’en ai envie.

Aucun jour n’est semblable au suivant, aucun ne m’est indifférent.

Il y a les soirées au théâtre, l’émission du dimanche, les enregistrements du Masque, les rendez-vous à TF1, et même, de temps en temps, une petite incursion dans la presse écrite…

A cette époque Jérôme Garcin dirige la rédaction de l’Evénement du jeudi et il lui arrive de me demander un article sur un sujet précis. Je lui fais aussi des propositions, comme cette enquête sur le trafic de dizaines de tableaux qui disparaissent mystérieusement, sans effraction, de l’atelier du peintre Toffoli… J’ai toujours aimé fouiller les sujets avec un esprit policier.

L’Evénement du jeudi, juillet 1992

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Je fais tout sérieusement, mais je m’amuse follement. Un soir, je vais même me glisser dans la peau de José Artur. Il doit passer la nuit à l’hôpital et je le remplace au Pop Club, en direct du Fouquet’s, sur les Champs-Élysées. C’est une drôle de chose de se retrouver à la place du Monsieur que l’on a vénéré dans son adolescence…

C’est aussi la période où pour la première fois, financièrement je suis à l’aise.

J’ai découvert tardivement que dans les programmes, en plus de son cachet, toute personne à l’antenne perçoit des droits d’auteurs. C’est un complément substantiel pour lequel la radio cotise, mais son versement n’est pas automatique : pour en bénéficier il faut s’inscrire et déclarer ses chroniques ou ses émissions à la société qui reverse les droits.

Par ignorance, je ne l’ai pas fait pendant un an et demi. Pourquoi diable personne ne m’en a-t-il parlé ? Ah, me dit-on, on croyait que tu savais… Jusqu’à ce qu’un copain d’Inter m’apporte une autre explication : en fin d’année, les sommes  qui n’ont pas été réclamées sont réparties entre tous ceux qui sont inscrits… D’où, selon lui, le peu d’empressement à informer ceux qui passent à côté. Effectivement, une fois en règle je toucherai, moi aussi, une part de ce bonus constitué sur le dos des mal renseignés…

Au début de l’été 92, rien ne m’annonce que les parenthèses magiques, celles qui me servent de boucliers, sont sur le point de s’effacer.

En juillet je prends le chemin d’Avignon, flanquée de mon vieux producteur. Il n’est pas encombrant, il fait la tournée des viticulteurs pendant que je prépare l’émission avec Ludovic Dunod, qui à l’époque est assistant et reporter. Il nous invite au restaurant, nous offre des bouteilles de Châteauneuf-du-pape, bref il joue les papis gâteau.

En août, je ne pars pas en vacances, j’ai une émission sur la grille d’été. C’est à chaque fois le montage d’une journée passée avec une personnalité, sur un lieu qui lui a été cher. Cela me permettra notamment de rencontrer la comédienne Edwige Feuillère qui m’accordera des moments délicieux.

Je crois que c’est le 17 août que le vieux producteur m’appelle, une quinzaine de jours avant la reprise. Il a un ton agressif que je ne lui connais pas. Il parle très vite et répète nerveusement « bon ben c’est pas toi, c’est pas toi, c’est pas toi ». C’est pas moi qui quoi ? « L’émission, cette année c’est pas toi, c’est pas toi ». Il ne me laisse pas parler et se défausse sur Pierre Bouteiller, en affirmant que c’est de lui que vient la décision. On m’avait prévenue à Inter qu’il était d’une lâcheté légendaire, mais je veux tout de même en avoir le cœur net. Je raccroche sonnée et j’appelle Bouteiller.

J’ai ma confirmation, je l’aurai même par lettre : c’est le vieux producteur qui a demandé à ne plus « travailler » avec moi. Il va me remplacer par quelqu’un dont le théâtre n’est pas la spécialité, quelqu’un qui prendra soin de lui laisser penser qu’il est indispensable.

Je ne le reverrai jamais, et c’est tant mieux, parce que plus de 20 ans après, alors que je ne sais même pas s’il est encore vivant, sa vue me serait insupportable.

Sur toutes les radios du monde, les grilles de rentrée sont bouclées depuis le mois de juillet.

Que ferai-je en septembre ?