Convalescence

Une année douce, voilà ce que sera 1993.

En réalité, je n’ai jamais si peu travaillé.

Trois fois par semaine, je débarque à Europe 1 vers minuit, les mains dans les poches et en sifflotant. Je n’écris rien, je n’ai pas le moindre papier.  Bien sûr, je sais de quoi je vais parler et j’y ai réfléchi, mais avec Christian Barbier tout se met en place naturellement, sur le mode de la conversation. Ce n’est pas de là que vient la difficulté.

A France Inter, seule face à mon micro, j’analysais les spectacles sans me soucier de ménager les susceptibilités. À Europe, il se trouve que je le fais face à des invités, la plupart du temps des acteurs de la pièce que je dois commenter.

Évidemment, on n’invite pas les plus mauvais, et en règle générale je n’ai pas envie de les dézinguer. Le hic, c’est qu’il y a des passages obligés car la radio est engagée dans des partenariats…

Lorsque je ne suis pas convaincue, je me contente de rester tiède. Inévitablement ça s’entend, mais ça passe.

Lorsque je suis révoltée par ce que j’ai vu, ça s’entend aussi, mais ça casse.

Je me souviens particulièrement d’un échange musclé avec Patrick Timsit qui avait fini par claquer la porte, irrité par mes remarques sur l’insanité de certains de ses sketches. C’était l’époque du fameux « chez le mongolien tout est bon sauf la tête » et la moitié de son show – estampillé Europe 1 – était à l’avenant. Insupportable.

J’ai pensé quelques fois que j’allais me faire taper sur les doigts. Ce n’est pas arrivé. Non seulement je n’ai jamais essuyé la moindre réflexion, mais en plus, dans ces moments conflictuels, Christian s’est toujours rangé de mon côté…

 

 

Le générique de l’émission de Christian Barbier, diffusé sur Europe 1 chaque soir à 23 h durant près de 30 ans (jusqu’en 1998)… 

 

En juillet je pars seule au festival d’Avignon, l’émission n’est pas délocalisée. Je commence par faire un repérage des cabines téléphoniques de la ville car c’est de là que j’appelle le soir en sortant du théâtre. Pourtant, si le citoyen lambda n’a toujours pas de téléphone mobile, la radio est déjà équipée et a proposé de m’en prêter un. J’ai refusé pour deux raisons.

La première, c’est que l’objet n’a rien à voir avec celui que l’on utilise aujourd’hui. Il est gros, encombrant.

La seconde – et de loin la plus importante – c’est que je ne veux pas avoir honte. Car Christian confond Avignon et Woodstock.

Je t’explique.

Traditionnellement, le spectacle d’ouverture du festival a lieu dans la Cour d’honneur du Palais des papes, donc en plein air, et il débute à 22 heures, lorsqu’il fait nuit. Cette année-là c’est le Dom Juan de Molière par la Comédie-Française et Christian voudrait que j’intervienne le soir-même. Je lui démontre que c’est impossible puisque l’émission se termine à une heure du matin, approximativement en même temps que le Dom Juan. Qu’à cela ne tienne, pour lui – qui n’a probablement jamais fréquenté le festival d’Avignon – il suffit que j’appelle de mon siège, avec le téléphone mobile….

Tu imagines ?

« Eh bien oui Christian, je suis en direct de la cour d’honneur, ce lieu mythique, emblématique d’un festival dont s’ouvre ce soir  la 47e édition, et je ne sais pas si vous l’entendez mais Dom Juan est en ce moment même en train de complimenter une paysanne qu’il vient de rencontrer… Comment Christian ?… Des huées ? Oui, effectivement… Non Christian, ce n’est pas pour le spectacle, c’est pour moi qui suis à deux doigts de me faire lyncher »…

Au théâtre, le seul bruit autorisé, c’est le rire. Tous les autres (toussotements, mouchages, bavardages…) sont immédiatement sanctionnés par une dizaine de regards furibards et des soupirs exaspérés. Au festival d’Avignon – dans les spectacles « officiels » – cette exigence est décuplée. Le public est en communion, un peu comme à la messe, et rompre le silence, c’est attenter à une sorte de religiosité. Bref, l’idée de cette intervention est complètement loufoque et je laisse le mobile à Paris…

A la rentrée, mon contrat est renouvelé pour l’année. C’est bien, mais c’est insuffisant.

Jusque-là, mon salaire d’Europe 1 était complété par mes droits d’auteurs de France Inter, toujours perçus avec un an de décalage. Mais cela va s’arrêter et, au-delà de l’aspect financier, je suis en manque d’aventure.

C’est en lisant un petit article dans Libé que je vais la trouver.

 

Passage à vide

Il y a quelque temps, alors que je discutais avec un apprenti journaliste et que je le sondais sur ses espérances, avec toute la force de sa conviction il s’est exclamé : « je veux réussir ! ». Je lui ai renvoyé une question que je ne m’étais jamais posée. Pour un journaliste, qu’est-ce que ça veut dire « réussir » ? Comme il n’arrivait pas à préciser, j’ai avancé les critères ordinaires.  L’argent ? la notoriété ? Il bredouillait, comme je l’aurais fait à son âge.

Aujourd’hui, s’il me fallait vraiment répondre, je dirais que « réussir », c’est d’abord ne pas perdre en route le petit ressort qui propulse vers ce métier. Que c’est accepter les galères, mais jamais les corvées. Que c’est trouver sa place, être là où l’on a envie d’être et s’y voir reconnu.

Je suis loin de cet objectif en cette rentrée de 1992, car même si ce n’est pas en ces termes que je le formule, j’ai le sentiment d’avoir tout raté.

Jusque-là, je suis parvenue à prendre chaque coup du sort comme une invitation à rebondir, mais cette fois je ne peux pas. Je suis sonnée comme le boxeur qui sort vaincu d’un combat dont le résultat a été truqué. On s’est payé ma tête – dans tous les sens du terme – pour l’offrir en pâture à la vanité d’un minable, et face à l’imposture, je suis humiliée de n’avoir rien pesé.

J’ai tout perdu d’un coup : l’émission et le Masque et la plume.

Au Masque, on ne peut pas être Sylvie Nicolet tout court, il faut appartenir à un média. Jérôme Garcin ira voir Pierre Bouteiller pour lui dire qu’il veut me garder, qu’il faut qu’il me trouve quelque chose. En vain. Je ne saurai jamais comment il s’y est pris mais le vieux producteur a soigné son travail de sape…

Je devrais faire comme d’habitude, chercher, fouiner, être en alerte, prête à bondir sur le premier sujet, mais je n’y arrive pas. Je ne suis même plus visible, je me terre.

C’est aussi le moment où prend fin ma collaboration avec France Télécom. La nouvelle direction ne mise plus sur la vidéo, et je ne peux pas lui donner tort. Ce journal interne coûte cher et force est de constater que plus personne ne le regarde…

Je sais gré à François Bachy de continuer à m’inviter sur TF1 pour participer à 7 arts à la Une, mais c’est une goutte d’eau dans la mer.

J’ai 38 ans et la certitude que c’est terminé, que ça ne repartira jamais.

Cela va durer quelques mois. Combien de temps serais-je restée paralysée s’il n’y avait pas eu ce coup de fil ?

J’ai du mal à y croire, tant je n’attends plus rien. Allo, c’est Europe 1. Ah ? Oui, pour l’émission du soir, Christian Barbier cherche une chroniqueuse, sur le théâtre. Vous seriez disponible ? Ben… Oui…

Avec Christian Barbier et Paule Couderc, un soir en direct des Molières.

photoeurope-bis

 

J’apprends que c’est Fabienne Pascaud qui a donné mon nom. C’est elle qui jusqu’alors assurait la chronique mais c’est inconciliable avec ses nouvelles fonctions à Télérama. Je suis soufflée car je ne la connais pas. Nous nous croisons dans les théâtres mais n’avons jamais échangé deux mots. C’est une journaliste pour qui j’ai de l’estime et c’est exactement ce dont j’avais besoin. Je l’appellerai pour la remercier mais elle ne saura pas qu’elle a été providentielle.

Christian Barbier est adorable, Paule Couderc, son indispensable assistante aussi. Trois fois par semaine, en sortant du théâtre, je file à l’émission. En taxi. J’ai un numéro d’abonné, j’appelle, je ne paie pas. C’est un détail, mais ça te scotche quand tu sors du service public (auquel je n’ai jamais, vraiment jamais, soumis une note de frais). Quand j’arrive dans le hall, les huissiers me saluent, m’appellent par mon prénom. A la Maison de la radio, tu peux entrer tous les jours et durant des années par la porte A, B, C ou F, si on t’adresse la parole, au mieux c’est pour te demander ton badge… Dans le studio, on trinque avec les invités car il y a un bar. Certes, j’ai vu des comédien(ne)s en abuser, sortir en gueulant et en titubant, mais la plupart du temps, c’est juste convivial.

Je suis bien. C’est pile poil le boulot qu’il me fallait pour me réconcilier avec moi-même et avec le métier.

Je vais pouvoir repartir à l’attaque.