Passage à vide

Il y a quelques temps, alors que je discutais avec un apprenti journaliste et que je le sondais sur ses espérances, avec toute la force de sa conviction il s’est exclamé : « je veux réussir ! ». Je lui ai renvoyé une question que je ne m’étais jamais posée. Pour un journaliste, qu’est-ce que ça veut dire « réussir » ? Comme il n’arrivait pas à préciser, j’ai avancé les critères ordinaires.  L’argent ? la notoriété ? Il bredouillait, comme je l’aurais fait à son âge.

Aujourd’hui, s’il me fallait vraiment répondre, je dirais que « réussir », c’est d’abord ne pas perdre en route le petit ressort qui propulse vers ce métier. Que c’est accepter les galères, mais jamais les corvées. Que c’est trouver sa place, être là où l’on a envie d’être et s’y voir reconnu.

Je suis loin de cet objectif en cette rentrée de 1992, car même si ce n’est pas en ces termes que je le formule, j’ai le sentiment d’avoir tout raté.

Jusque-là, je suis parvenue à prendre chaque coup du sort comme une invitation à rebondir, mais cette fois je ne peux pas. Je suis sonnée comme le boxeur qui sort vaincu d’un combat dont le résultat a été truqué. On s’est payé ma tête – dans tous les sens du terme – pour l’offrir en pâture à la vanité d’un minable, et face à l’imposture, je suis humiliée de n’avoir rien pesé.

J’ai tout perdu d’un coup : l’émission et le Masque et la plume.

Au Masque, on ne peut pas être Sylvie Nicolet tout court, il faut appartenir à un média. Jérôme Garcin ira voir Pierre Bouteiller pour lui dire qu’il veut me garder, qu’il faut qu’il me trouve quelque chose. En vain. Je ne saurai jamais comment il s’y est pris mais le vieux producteur a soigné son travail de sape…

Je devrais faire comme d’habitude, chercher, fouiner, être en alerte, prête à bondir sur le premier sujet, mais je n’y arrive pas. Je ne suis même plus visible, je me terre.

C’est aussi le moment où prend fin ma collaboration avec France Télécom. La nouvelle direction ne mise plus sur la vidéo, et je ne peux pas lui donner tort. Ce journal interne coûte cher et force est de constater que plus personne ne le regarde…

Je sais gré à François Bachy de continuer à m’inviter sur TF1 pour participer à 7 arts à la Une, mais c’est une goutte d’eau dans la mer.

J’ai 38 ans et la certitude que c’est terminé, que ça ne repartira jamais.

Cela va durer quelques mois. Combien de temps serais-je restée paralysée s’il n’y avait pas eu ce coup de fil ?

J’ai du mal à y croire, tant je n’attends plus rien. Allo, c’est Europe 1. Ah ? Oui, pour l’émission du soir, Christian Barbier cherche une chroniqueuse, sur le théâtre. Vous seriez disponible ? Ben… Oui…

Avec Christian Barbier et Paule Couderc, un soir en direct des Molières.

photoeurope-bis

 

J’apprends que c’est Fabienne Pascaud qui a donné mon nom. C’est elle qui jusqu’alors assurait la chronique mais c’est inconciliable avec ses nouvelles fonctions à Télérama. Je suis soufflée car je ne la connais pas. Nous nous croisons dans les théâtres mais n’avons jamais échangé deux mots. C’est une journaliste pour qui j’ai de l’estime et c’est exactement ce dont j’avais besoin. Je l’appellerai pour la remercier mais elle ne saura pas qu’elle a été providentielle.

Christian Barbier est adorable, Paule Couderc, son indispensable assistante aussi. Trois fois par semaine, en sortant du théâtre, je file à l’émission. En taxi. J’ai un numéro d’abonné, j’appelle, je ne paie pas. C’est un détail, mais ça te scotche quand tu sors du service public (auquel je n’ai jamais, vraiment jamais, soumis une note de frais). Quand j’arrive dans le hall, les huissiers me saluent, m’appellent par mon prénom. A la Maison de la radio, tu peux entrer tous les jours et durant des années par la porte A, B, C ou F, si on t’adresse la parole, au mieux c’est pour te demander ton badge… Dans le studio, on trinque avec les invités car il y a un bar. Certes, j’ai vu des comédien(ne)s en abuser, sortir en gueulant et en titubant, mais la plupart du temps, c’est juste convivial.

Je suis bien. C’est pile poil le boulot qu’il me fallait pour me réconcilier avec moi-même et avec le métier.

Je vais pouvoir repartir à l’attaque.

Advertisements

3 réflexions sur “Passage à vide

  1. « Réussir, c’est ne pas perdre en route le petit ressort qui te propulse vers ton métier », une belle phrase, car définir la réussite n’est pas évident, elle échappe à tous les critères, aucun de ceux qui ont  » réussi  » n’évite les doutes, les échecs , les remises en question venues d’eux mêmes comme de leur entourage. » la réussite » se délite au cours du temps et une nouvelle épreuve se présente toujours devant celui qui veut réussir.
    Alors garder l’enthousiasme , » ce petit ressort  » me semble parfait pour construire cette réussite qui toujours s’enfuit …

    J'aime

  2. C’est intéressant cette question de la « réussite ». Je me la suis posée cet été, enfin en me demandant « c’est quoi le succès, pour moi? » — et la réponse m’a libérée: c’est la liberté. Pas la liberté à tout prix, ni absolue, mais la liberté de faire les choses que j’aime, de passer du temps dans mes montagnes, sur mon lac, ailleurs aussi, en Inde, voyager un peu, ne pas avoir besoin de mettre le réveil le matin, pouvoir boire un café avec une copine l’après-midi, aller skier durant la semaine. Du coup ça m’a beaucoup aidé à comprendre pourquoi la perspective d’un emploi salarié « normal » me fait l’effet d’une camisole de force!

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s