Retrouvailles

Tu as sans doute remarqué qu’il était presque plus important aujourd’hui de savoir rédiger un CV  que de savoir faire son métier. C’est un exercice que je ne maîtrise pas du tout, probablement parce qu’il fut une époque où ce n’était pas nécessaire.

J’ai vendu des articles, proposé des sujets, sans être obligée de séduire à travers une image que, de toute façon, je n’ai jamais su construire.

En novembre 1993, à 39 ans, je m’y colle pour la première fois.

Je viens de lire dans Libération qu’un nouveau quotidien était en gestation. L’article est succinct. Il mentionne une équipe « menée par des hommes issus du marketing et de la publicité » et un journal élaboré au terme d’une étude sur « les jeunes urbains actifs non lecteurs de quotidiens ».

C’est un drôle de pari car le bon vieux réflexe matinal du passage au kiosque a du plomb dans l’aile : après l’enterrement du Matin, c’est le Quotidien de Paris qui vacille (il cessera de paraître définitivement en 1996) et cette désaffection n’est alors imputable ni aux chaînes d’info, ni à Internet. Pourquoi les lecteurs se font-ils de plus en plus rares, en particulier chez les jeunes ? La réponse de nos publicitaires, c’est qu’un journal c’est trop long, trop triste, et trop cher. Un nouveau concept forgé sur ce constat devrait restaurer l’appétence…

Je décide immédiatement d’écrire : je cherche une collaboration complémentaire à Europe 1 et je n’ai jamais su résister à l’odeur du neuf. Mais écrire à qui ? Comme Libé ne donne ni nom, ni adresse, j’appelle le journaliste au risque de me faire envoyer paître. Il est charmant et j’obtiens les renseignements.

Dès le lendemain j’expédie le fameux CV – tout bancal – à Marc Jézégabel, le rédacteur en chef, accompagné d’une lettre dans laquelle je propose mes services, évidemment pour le théâtre.

Dans les jours qui suivent j’y pense beaucoup, puis un peu moins, puis plus du tout.

Dans un secteur où les créations d’emplois sont pratiquement inexistantes, les postes se pourvoient par copinage, par relations. Je le sais, et je visualise parfaitement ma lettre froissée au fond d’une corbeille à papier.

Je me trompe.

Le coup de fil arrive fin décembre, une quinzaine de jours avant la parution du premier numéro. L’équipe est constituée mais si je veux piger, il y a des besoins en théâtre…

10 janvier 1994, le premier numéro d’InfoMatin. C’est une photo floue, glanée sur le Net, car je ne l’ai pas conservé.

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En renouant avec la presse écrite, je redécouvre un vrai bonheur, et la souffrance qui est son corollaire. Je te fais un aveu : depuis toujours, pour moi, écrire est douloureux. Chaque article bouclé est une petite montagne que j’ai déplacée. Je m’y attelle parce que ce n’est pas vain, il y a au bout, lorsque c’est terminé, une sensation que rien d’autre, jamais, n’a pu me procurer. La radio m’amuse, la télé me questionne, mais je n’ai de passion que pour le papier.

Avec InfoMatin, en plus, il me faut apprendre à gérer l’urgence. Jusque là, en quotidien, je n’ai connu que des « one shot » : mon tout premier article dans le Figaro, une pige pour le Matin, une autre pour Libération. Cette fois je rends plusieurs articles par semaine et il arrive, même en théâtre, que l’actualité soit chaude. Je me souviens, au tout début, de ma première « nécro ». Deux heures, montre en main, pour écrire un article de fond sur Jean-Louis Barrault… Sueurs froides… J’étais allée l’écrire sur place, au journal, parce qu’avant les mails et l’Internet, on ne pouvait que rendre les papiers en main propre.

 

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Je fais sans cesse la navette avec mes livraisons, stockées sur un support qui, à l’époque, est révolutionnaire. Ça s’appelle une disquette. Du coup, j’ai acheté un ordinateur, un Mac Performa d’occasion, une vraie pièce de musée ! La perte de temps est considérable car les locaux sont à Ivry, dans l’imprimerie du Monde, actionnaire du journal.

Entre mes articles, mes soirées au théâtre et mes interventions sur Europe 1, je suis à nouveau dans un tourbillon.

Et il n’y a que cette vie-là, qui me va.

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2 réflexions sur “Retrouvailles

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