Du tout-venant et de l’exceptionnel

Ces jours derniers j’ai sorti des cartons mes vieux numéros intacts d’InfoMatin et des dizaines d’articles découpés. Stupeur : certaines de mes critiques concernent des spectacles que j’aurais juré n’avoir jamais vus. Est-ce qu’à trop embrasser on devient oublieux ?

Pour la première fois je me suis posée la question : combien de fois, dans ma vie, suis-je allée au théâtre ? J’ai pris un papier, un crayon, j’ai aligné les années et j’ai multiplié. Le résultat, c’est que cela ne peut pas être moins de trois mille cinq cents fois.

Trois mille cinq cents histoires d’un soir, dont la plupart ont été sympathiques, comme l’encre du même nom. Mais j’ai aussi, tatoués à l’intérieur, au niveau de la tête ou au niveau du cœur, des images et des mots qui ont agi comme des révélateurs.

Depuis longtemps déjà, les journaux ne paient plus quelqu’un exclusivement pour écrire des critiques, dans quelque discipline que ce soit. J’ai connu l’un des derniers « anciens », Pierre Marcabru du Figaro, avec qui il m’est arrivé de dîner chez une amie commune. Pour lui, il n’était pas question de rencontrer les acteurs ou les metteurs en scène, même dans un cadre professionnel, pour une interview ou pour un portrait. Il tenait à conserver une distance, pour éviter qu’un facteur affectif ne vienne nourrir ou contrecarrer son jugement. Je comprenais, mais son attitude était celle d’une génération qui avait un autre statut. Jadis, le critique était un connaisseur, un expert, souvent un écrivain, parfois un universitaire ; il n’était jamais journaliste. Il dialoguait avec ses pairs et interrogeait les règles de l’art plutôt que ceux qui les mettent en pratique.

La critique est un exercice qui oblige à acquérir des connaissances, à les organiser pour éclairer ses réactions, ses sensations, et qui mène, finalement, à cerner de plus près qui on est. C’est un travail solitaire qui fait la part belle à l’introspection. En quelque sorte, c’est le contraire du journalisme, et je ne pourrais m’en satisfaire s’il n’y avait justement les interviews, les portraits, les rencontres…

J’ai besoin de la parole et de la chair de l’autre, et je me sens capable de faire la part des choses.

Exemples.

Je dois consacrer un long article à Michel Blanc, il me donne rendez-vous au bar d’un grand hôtel. Le contact s’avère difficile. Il est aussi chaleureux que le glaçon qui surnage dans son verre de whisky. Il en boit deux et prend congé en laissant l’addition (non, je n’ai pas de notes de frais). Bien que l’homme me soit apparu inélégant et dédaigneux, je ne cesserai jamais de penser – et d’écrire – qu’il est un acteur formidable.

A l’inverse, je ressens une infinie tendresse pour Charlotte Gainsbourg qui ressemble encore à une adolescente et qui ne ménage pas ses efforts pour essayer de répondre à mes questions par autre chose que le « je ne sais pas » qui lui vient d’abord à la bouche. Ce n’est pas pour autant que je serai convaincue lorsque je la verrai sur les planches pour la première (et dernière) fois…

Ces rencontres, je les redécouvre aujourd’hui en parcourant les articles exhumés, et je m’aperçois que comme pour les spectacles, les doigts d’une main suffisent à compter les inoubliées, les inoubliables.

La page Théâtre que je reproduis ici, je ne l’ai pas choisie par hasard. Depuis plus de vingt ans je pense régulièrement, vraiment régulièrement, à la conversation que j’ai eue ce jour-là avec Michel Bouquet. Il se livrait avec une rigoureuse simplicité et je n’avais encore jamais entendu quelqu’un exprimer ce qu’il me disait, sur la vieillesse, sur la détresse. Nous n’avons passé que deux heures ensemble ; elles m’ont profondément marquée.

 

pageinfomatin

 

InfoMatin s’est imposé en quelques mois dans le paysage de la presse quotidienne. Son prix (3 francs au lieu de 6 ou 7 pour ses concurrents), son format novateur et l’impression tout en couleur semblent accrocher le public visé. Certes, les ventes restent insuffisantes pour prétendre à un équilibre mais tous les espoirs sont permis : à l’été 94, le journal a vu entrer au capital un nouvel actionnaire, et l’homme est d’envergure. Le patron désormais, c’est André Rousselet, fraîchement débarqué de Canal +, la chaîne qu’il a créée dix ans auparavant.

Pour le moment, je n’ai pas d’inquiétudes. InfoMatin poursuit son bonhomme de chemin et tout va bien à Europe 1.

A priori, l’année 95 devrait être en tout point semblable à 94.

Mais tu as déjà deviné qu’elle ne le sera pas.

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Une réflexion sur “Du tout-venant et de l’exceptionnel

  1. Des écrits et récits toujours aussi pertinents et agréables à lire (et relire…) d’une couche-tard : celui-ci a été « posté » à 5h du matin… l’heure des frissons d’après Chagrin d’Amour et de l’éveil de Paris d’après Dutronc…

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