Chaque jour, la vie d’un autre

A dix heures du matin, dans le taxi j’écris. Je dresse un petit portrait de mon invité(e) pour ouvrir l’émission qui a lieu en direct entre onze heures et midi. Je le fais au dernier moment parce que c’est une façon de mettre le contact juste avant la rencontre. La veille, j’ai passé deux, trois, parfois quatre heures sur le dossier, la nuit m’a permis de le digérer.

Quand je dis le dossier, c’est au sens propre. Sur la chemise cartonnée il y a le nom de la personne visée. A l’intérieur, le nombre de feuilles de papier varie en fonction de son âge, de sa notoriété. Ce sont des photocopies d’articles publiés dix, vingt, trente, voire quarante ans auparavant. Parfois c’est très épais mais je lis tout, y compris ce qui sur le fond semble sans intérêt. C’est là que je glane les détails, les petites choses qui l’air de rien ouvriront des voies lors de l’entretien.

Ce dossier, c’est Françoise qui l’a constitué. Françoise Monteil, mon « assistante ». C’est ce qui est écrit sur sa feuille de paie, mais le mot déforme la réalité. Elle ne « m’assiste » pas, nous formons un binôme au sein duquel chacune a sa part de travail.

C’est elle qui décortique la presse à la recherche d’invités dans l’actualité. Qui convainc les attachés de presse que même si Bidule est très occupé, il a forcément un trou dans son agenda. Qui gère et équilibre le planning de l’émission, y compris lorsque  – parfois la veille – il tombe une annulation. Qui passe des heures à la Documentation de Radio France, à rassembler les pièces de nos fameux dossiers… Et comme si cela ne suffisait pas, je vais lui compliquer la tâche.

 

Photo prise par Roger Picard, le photographe de Radio France, durant une émission

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Au début, l’émission s’intitule « Fenêtre ouverte » et se déroule sur le mode d’une interview classique. Je ne suis pas dupe, je sais que pour les personnes que je reçois, Radio Bleue n’est qu’une case dans un plan média : elles sont en promotion d’un livre, d’un film, d’un disque, d’un spectacle ou d’une exposition. Tu te demandes pourquoi on ne les invite pas à un autre moment ? Tout simplement parce qu’elles ne viendraient pas. Quel que soit le domaine dans lequel il s’est fait un nom, l’invité potentiel a une vie bien remplie. Il ne s’amuse pas, sans raison, à courir les radios et les télévisions.

Alors je vais ruser pour qu’il aborde cette émission avec un intérêt particulier. En l’obligeant à travailler…

Quelques jours avant notre rendez-vous, il doit me faire parvenir un abécédaire, une liste de mots qui, pour lui, sont évocateurs. Ce sera le fil rouge de notre conversation.

J’avoue qu’au départ j’ai craint que cela n’en rebute quelques-uns. Mais non, ils s’exécutent sans rechigner et généralement dans les temps…

De mémoire, sur le principe il n’y a eu qu’un refus. Je revois Françoise au téléphone qui dit bonjour, se présente, commence à expliquer… Maria Pacôme ne la laisse pas finir : elle dit « j’aime pas les jeux » et lui raccroche au nez. On n’a pas insisté.

Désormais l’émission s’appelle « À mots découverts » et ce titre, je vais le prononcer près d’un millier de fois.

Ces jours-ci, j’ai pris un crayon, un papier, et j’ai essayé de me souvenir spontanément du plus grand nombre possible de mes invités. J’étais plus près de la centaine que du millier…

Pour me rafraîchir la mémoire, je suis allée sur le site professionnel de l’INA, l’Institut National de l’Audiovisuel, et j’ai tapé mon nom.

 

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Tout est là, mais rien ne m’est accessible. Le site est réservé aux médias, qui paient un abonnement pour le consulter et utiliser ses contenus. Je peux voir la fiche de chaque émission, je ne peux pas l’écouter.

Alors patiemment j’ai relevé les noms. Ce qui m’a frappée en premier, c’est le nombre de disparus.

J’ai vu passer Cabu et Wolinski, Annie Girardot et Jean-Claude Brialy, Frédéric Dard et François Cavanna, Claude-Jean Philippe et François Chalais, Daniel Gélin et François Périer, Bernadette Lafont et Marie-France Pisier, Claude Chabrol et Robert Enrico, Igor Barrère et Pierre Dumayet, François Nourissier et Henri Troyat, Ménie Grégoire et Laurence Pernoud, Pierre Vassiliu et François Béranger…

Et Jules Roy, Bernard Clavel, Albert Jacquard, Édouard Boubat, Marc Riboud, Jacques Villeret, Darry Cowl, César, Arman, Roger Hanin, Robert Laffont, François Maspéro, Danielle Mitterrand, Françoise Mallet-Joris, Marie Cardinal…

J’arrête là.

Je regarde la liste en entier, celle qui comprend les morts et les vivants, je prends le temps de m’arrêter sur l’un, sur l’autre. Je retrouve un ton, une impression, une phrase, parfois une émotion.

J’ai oublié beaucoup, mais je laisse encore infuser et je reviens te raconter.

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Mon nouvel horizon

Peu après son premier anniversaire InfoMatin déménage, et désormais je peux y aller à pied. Le quotidien a repris les locaux de l’ Evénement du jeudi, à quelques mètres de Libération. Dans ce tout petit périmètre, j’aurai connu trois rédactions…

A vrai dire, je n’y vais que pour apporter mes disquettes. Je n’ai de contact qu’avec Natacha Wolinski, qui dirige le service culture, et je ne participe en rien à la vie du journal. En quelque sorte, je suis un fournisseur. Je livre en temps et en heure, je m’assure de la satisfaction du client, mais je ne me mêle pas de ses affaires.

Je croise parfois d’autres pigistes, dont un collaborateur du service politique. Il est terne, effacé, je l’aurais oublié s’il m’en avait laissé le choix. Mais peut-on faire comme si Éric Zemmour n’existait pas ? A l’époque il écrit un billet quotidien sur la campagne des présidentielles. Et je n’en pense rien car je ne le lis pas.

 

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Au journal, 95 va être une année agitée, avec des soucis financiers, des dissensions croissantes entre André Rousselet et la rédaction. Mais du tumulte je ne perçois que les bruits assourdis. Je suis à l’extérieur, et il se trouve que depuis janvier, pour moi, l’extérieur s’est sensiblement densifié…

J’ai quitté Europe 1. Avec un petit pincement au cœur car je m’y sentais bien.

J’ai repris le chemin de la maison ronde parce qu’il m’était impossible de refuser ce que l’on m’y offrait.

Tu te souviens du vieux d’avant ? Celui pour qui je courais mon journal à la main dans les couloirs de Radio France à 8 heures du matin ? Il fallait s’y attendre, il est mort. Et avec lui toute la génération qui, branchée sur les Ondes Moyennes, écoutait Damia et Fréhel.

Radio Bleue, elle, a survécu, mais ce n’est plus la même. Elle a désormais sa place sur la bande FM et les « seniors » – qui restent sa cible privilégiée – ne sont plus que les parents éloignés de ceux pour qui elle a été créée. Ils  n’ont pas subi la fracture des années 60, ils l’ont accompagnée ; ils connaissent les Beatles et Michael Jackson, suivent l’actualité et sont capables de la décrypter.

Fondée sur un principe de solidarité sociale, la station n’a plus de mission spécifique et son profil tend de plus en plus vers celui d’une radio généraliste. C’est d’ailleurs ce qui la condamnera à terme, puisque Radio France a déjà France Inter…

Mais nous n’en sommes pas là.

J’y retourne à la demande de Françoise Dost, qui dirige toujours la radio. Elle m’offre une aventure qui, pour moi, est encore inédite : un entretien quotidien d’une heure avec une personnalité. Ce seront majoritairement des artistes et des écrivains, mais j’inviterai aussi des scientifiques, des politiques, des journalistes, des architectes ou des grands cuisiniers… Je jouis d’une totale liberté.

Pour quelqu’un comme moi, qui n’aime rien tant que poser des questions, c’est une formidable opportunité. D’autant qu’elle arrive au moment où je ressens l’urgence d’ouvrir mon horizon. Cela commence à faire longtemps que je ne parle et n’écris que sur le théâtre alors que je n’ai jamais aspiré à avoir une spécialité. Si j’ai choisi d’exercer ce métier, c’est justement pour ne pas être confinée, pour aller au plus près de tout ce qui est approchable, et avoir l’illusion de vivre cent vies à la fois.

Avec cette émission, je suis confrontée chaque jour à un individu à découvrir, à une connaissance à approfondir. Un nouvel objet, un nouveau sujet…

Je me sens comme un poisson dans l’eau, et je ne m’en plains pas mais ce n’est pas une eau dormante. Le flux est continu, j’ai intérêt à suivre le courant.

Pour que l’entretien soit nourri, je me dois de savoir qui est la personne avant de l’aborder, quel a été son parcours, comment elle est devenue ce qu’elle est. En plus, elle a toujours une actualité :  c’est un livre, un film, un spectacle, ou une exposition… Il va de soi que je l’ai lu, que je l’ai vu.

Je travaille au moins douze heures par jour, mais vu de l’extérieur je n’ai que des loisirs. Mon boulot, c’est d’enchaîner les activités que les autres font par plaisir : bouquiner et sortir. À un rythme effréné.

Quelle que soit ma journée elle s’achève au théâtre et je dois aussi trouver le temps d’écrire les trois ou quatre articles que  je continue à livrer chaque semaine à InfoMatin.

Qui va mal, et dont l’avenir est de plus en plus incertain.