Si elle revient, j’annule tout

C’est un jour de juillet, dans les locaux du Conservatoire de musique d’Avignon. Chaque année, c’est là que Radio France prend ses quartiers et installe ses studios pour la durée du festival.

J’attends Charles Berling, avec qui je dois enregistrer À mots découverts pour le lendemain matin. J’aime l’acteur, que j’ai commencé à suivre au théâtre bien avant qu’il ne soit courtisé par le cinéma, mais je ne connais pas l’homme.

Je le guette du haut de l’escalier et lorsqu’il apparaît, j’identifie immédiatement la jeune femme au regard de chat qui est accrochée à son bras. Elle n’est encore ni chanteuse, ni femme de président, mais son portrait s’affiche à la Une de tous les magazines.

Oui, c’est Carla Bruni.

Je suis surprise car la rumeur de leur liaison n’a pas cheminé jusqu’à mes oreilles. Sa réalité, en revanche, va me crever les yeux…

Elle est charmante, et me demande sur un ton enjôleur si elle peut rester dans la pièce avec nous, le temps de l’émission. Normalement, c’est non. Je tiens à être seule pendant une heure avec l’interviewé pour que la connexion ne soit pas perturbée, notamment pendant les pauses musicales. Souvent, c’est durant ces plages « hors micro », quand la conversation prend un tour informel, que s’instaure le lien qui permettra d’aller plus loin.

La règle, c’est que les accompagnateurs assistent à l’entretien de l’autre côté de la vitre, en régie.

Le hic, c’est que là nous sommes dans une salle de classe, pas dans un vrai studio, et que la régie est derrière un mur qui n’est pas transparent… Alors je me laisse infléchir, mais j’explique à Carla qu’elle doit se faire petite et ne pas bouger de sa chaise, installée dans un coin où on ne la voit pas.

Elle promet. Ça démarre.

 

Un article dans TéléObs, que je n’ai pas daté. 

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Les dix premières minutes sont toujours consacrées à l’actualité de la personne que je reçois. Nous devisons sur Oedipe Tyran, la pièce de Sophocle que Berling joue dans la Cour d’honneur, et le contact s’établit. Lorsque j’envoie le premier disque, j’ai presque oublié que derrière moi, il y a Carla.

Dès les premières notes de musique, elle me rafraîchit la mémoire en bondissant sur les genoux de celui qui, à cet instant, ne devrait être qu’avec moi.

J’hallucine. Je suis assise à un mètre de Charles Berling mais je ne vois plus que le dos de Carla Bruni qui l’étreint, l’embrasse, le caresse, en murmurant des phrases dont je saisis des bribes, comme « non non, ce n’est jamais trop ». C’est torride, totalement indécent,  et si Charles et moi sommes en ébullition, ce n’est pas tout à fait pour les mêmes raisons…

Je suis furieuse.

J’attraperais bien le petit chat par la peau du cou pour le replacer là où il était. Il me vient aussi l’image du seau d’eau qu’on balance sur les chiens quand ils peinent à se séparer. J’ai d’abord l’espoir que Berling se ressaisisse, mu par un sursaut de dignité, de bienséance ou simplement de professionnalisme, mais il est envoûté. Ses genoux – et ma vue – ne se dégagent qu’au terme de la chanson, lorsque la voix du technicien prévient qu’on arrive à la fin.

Quatre fois, j’enverrai la musique ; quatre fois, elle donnera l’assaut, et je n’échangerai pas un seul mot avec mon invité en dehors du micro.

J’ai évidemment la tentation de remettre les pendules à l’heure. Mais si je le fais, c’est couru d’avance, elle va le prendre par la main et lui dire « on s’en va ». Il est 18h et la diffusion est prévue pour le lendemain matin. C’est beaucoup trop tard pour le remplacer.

Au fil de mes rencontres, j’ai vu et l’on m’a dit des choses dont je ne te parlerai jamais, parce que je ne m’y sens pas autorisée. Je respecte la vie des gens si elle n’empiète pas sur la mienne. En l’occurrence, je n’ai pas le moindre scrupule à raconter cet épisode : ce jour-là, Carla Bruni n’a pas seulement saboté l’émission, elle a confisqué mon travail et mon identité. En agissant comme si je n’étais pas là, elle m’a signifié que je n’étais personne.

Se serait-elle comportée autrement si elle avait compris que je n’étais pas la seule spectatrice de ses débordements ? Dans ce studio improvisé, il y avait une caméra, juste pour que les techniciens me voient quand je lançais les disques.

Toute la régie a profité du show.