Juste une mise au point

Le 16 janvier dernier, ici même,  j’intitulais mon dernier billet Concordances de temps sans penser une seconde que ce titre pouvait être prémonitoire.

Ce jour-là, en effet, je t’ai parlé de mon unique article pour la Revue des Deux Mondes, en 1996. Comme il était possible que tu n’aies jamais entendu parler de ce très vieux – et peu visible – média, j’ai même pris soin de t’en dresser rapidement l’historique.

Je t’ai aussi expliqué que j’avais stoppé là ma collaboration parce que compte tenu du travail fourni, c’était vraiment trop mal payé.

Quelques jours plus tard, par le biais de l’actualité, plus personne ne pouvait ignorer l’existence de la Revue des Deux Mondes. Le Canard Enchaîné révélait que Pénélope Fillon, épouse d’un candidat à la présidentielle,  y avait été salariée durant vingt mois à raison de 5000 € mensuels, et que durant cette période (2012-2013) elle n’avait publié que deux petites notes de lecture.

J’ai recherché ma feuille d’honoraires pour en avoir le coeur net. Je l’ai trouvée. J’avais perçu 2 000 francs brut pour un article de dix pages.

Pour traduire les francs de 1996 en euros de 2012, je me suis fait aider par le site de l’INSEE. Leur outil de conversion est le plus crédible car il donne les équivalences en pouvoir d’achat.

Le résultat, c’est que mes 2 000 francs de 1996 valent 391,44 € de 2012.

D’un côté 100 000 euros pour deux petites notes de lecture, de l’autre 391,44 pour un article d’une dizaine de pages.

Alors j’ai pensé que oui, il y avait bien « Deux Mondes » et que cet écart le disait mieux qu’un long discours.

C’est pour cela que j’ai décidé de publier ma feuille d’honoraires sur Twitter, en mentionnant la correspondance monétaire. Comme il n’y a pas de raison, je te la montre aussi.

 

img_1488

 

Depuis trois jours elle a été retweetée des centaines de fois, le plus souvent avec des commentaires scandalisés.

J’ai été contactée par des journalistes qui voulaient m’interviewer. J’ai refusé, pour la simple raison que je n’ai rien à dire de plus. Je ne connais ni les gens, ni le fonctionnement de la Revue des Deux Mondes, je n’y ai même jamais mis les pieds.

Mais mon témoignage n’a pas plu à tout le monde. J’ai reçu des messages de personnes qui justifiaient ma rémunération par mon incompétence, qui qualifiaient mon article de « nul » ou qui jugeaient « qu’il ne valait pas tripette ».

Où donc avaient-ils pu le lire ?

On a aussi mis en doute l’authenticité de ma feuille d’honoraires en m’accusant de l’avoir « bricolée » et on s’est demandé « qui » était derrière tout ça…

C’est grotesque.

Je n’ai rien à cacher, l’article peut désormais être consulté ici.

Faut-il avoir peur du vent

 

capture-decran-2017-01-29-a-04-02-34

 

 

Et je reviens très vite – d’ici deux ou trois jours – à nos moutons.

 

 

 

 

Concordances de temps

François Mitterrand meurt le 8 janvier 1996.

InfoMatin aussi.

C’est une coïncidence et un effet de l’ironie du sort. En fixant à l’avance la date de dernière parution de son quotidien, André Rousselet ne pouvait pas savoir qu’il s’empêcherait, à un jour près, de rendre hommage à celui qui était son ami et dont il allait être l’exécuteur testamentaire…

Ce 8 janvier, alors que toutes les rédactions planchent sur un dossier spécial consacré à l’ancien président, les journalistes d’InfoMatin s’occupent à rassembler leurs affaires personnelles.

Le journal aura tenu deux ans. Il s’est stabilisé autour de 70 000 exemplaires, c’est insuffisant et Rousselet considère qu’il a perdu assez d’argent.

C’est la première fois que la disparition d’un média pour lequel je travaille ne remet pas en cause mon équilibre financier. Je perds une partie de mes revenus, mais il me reste l’essentiel, ce que je gagne à la radio. Il n’empêche, je suis très affectée.

J’aimais InfoMatin. Parce qu’il n’était ni racoleur, ni prétentieux. Parce que les rapports étaient simples avec Natacha Wolinski, qui dirigeait les pages Culture. Parce que le rythme contraignant de l’écriture au quotidien me faisait du bien.

 

La seule – petite – trace sur le Net du dernier numéro d’InfoMatin. info-matin-n-508-journal-du-8-janvier-1996-931195285_ml

Je sais que je n’ai aucune chance de retrouver un jour l’équivalent. Qui se risquera désormais à lancer un nouveau quotidien national d’informations générales ? Vingt ans après j’ai la réponse : personne. Je ne parle évidemment pas des gratuits dont le modèle économique repose à 100% sur la publicité…

Dans la foulée, j’aurai un appel du pied du Parisien. Je n’y répondrai pas, c’est un journal – surtout à cette époque – dans lequel je ne me reconnais pas.

Même s’ils sont moins étroits, je continue à entretenir des rapports avec la presse écrite. Je signe régulièrement dans Bleu magazine, un mensuel indépendant mais entièrement construit sur le contenu de Radio Bleue. Sur trois ou quatre pages, j’y dresse le portrait d’un de mes invités. Je n’ai jamais su qui lisait ça, mais l’exercice était plaisant.

En 1996 aussi, je fais un clin d’œil à l’Histoire en pigeant pour un monument : la Revue Des Deux Mondes. Ça ne te dit rien ? Fondée en 1829, elle est vraisemblablement la plus ancienne des publications toujours en activité en Europe.

revue

En fait, je ne pige pas, je contribue, car on ignore pratiquement tout ici des mœurs journalistiques. La revue a acquis ses lettres de noblesse au XIXe siècle en relayant les écrits des plus grands écrivains. George Sand y eut un temps un contrat d’exclusivité et on dit que Proust – qui la cite à plusieurs reprises dans À la recherche du temps perdu – rêvait d’y être publié. Les temps ont changé, la Revue Des Deux Mondes aussi, mais elle reste une antenne de la bourgeoisie cultivée, ne travaille qu’avec des « auteurs » et n’emploie pas de journalistes.

A l’occasion du 50e anniversaire du festival d’Avignon, je rédige un article d’une dizaine de pages sur le thème « Mettre en scène dans la Cour d’honneur ». Je contacte tous ceux qui s’y sont confrontés, je fais le tour des questions de fond et j’accumule les anecdotes. Bref, c’est un gros boulot. Et lorsqu’à l’arrivée on me fera savoir qu’on retravaillerait volontiers avec moi, je ne donnerai pas suite car je ne peux pas consacrer un temps aussi conséquent à une activité si peu rémunérée…

Simultanément, je fais un grand écart temporel : un pied dans le siècle d’avant, un autre dans ce qui augure du suivant. 1996 n’est pas seulement l’année où je souscris mon premier abonnement Internet (à très très  bas débit…), c’est le moment où j’apprends à travailler sur un nouveau support et où je découvre l’interactivité.

J’ai rencontré Sophie Davidas, une jeune femme très impliquée dans les nouvelles technologies qui s’apprête à éditer une revue multimedia sous forme de CD-ROMS, liée à l’actualité politique, sociale et économique. Elle cherche quelqu’un pour en assurer la rédaction en chef. Le projet m’emballe, et je resterai enthousiaste tout le temps de notre collaboration.

Le premier numéro d’Explicit est consacré à deux sujets : l’avenir du temps de travail en France et l’organisation de la démocratie aux Etats-Unis. En fouillant Internet, j’ai retrouvé le témoignage d’un prof qui explique parfaitement de quoi il s’agit :

« Les deux dossiers documentaires sont composés de textes (des définitions), de graphiques et de clips vidéo présentant des points de vue d’auteur (…). Une biographie sur chacun des intervenants est accessible, de sorte que l’on peut connaître l’origine des points de vue développés. Ces caractéristiques en font un des rares documents réellement multimédia portant sur des questions économiques et socio-politiques ». (Laurent Merle, professeur de SES au lycée Jean Monnet, Blanquefort, Gironde).

Sophie a décroché un partenariat avec France Info et La Cinquième (qui deviendra France 5) et le lancement a lieu sous les meilleurs auspices. Il faudra pourtant se rendre à l’évidence quelques semaines plus tard : le concept n’a pas trouvé son public et il n’y aura pas de numéro deux. Cela restera pour moi une très belle expérience.

En 1997, ce sera plus calme, je me consacrerai presque entièrement à l’émission. Mais en 1998…

 

Introuvables fichiers

Je ne vais pas te raconter d’histoires, je ne suis pas pétrie d’admiration pour tous mes invités. Certes, j’ai le privilège de pouvoir rencontrer à peu près qui je veux, pour peu qu’il soit dans les parages et qu’il parle français. Mais chaque jour il me faut un nouveau partenaire et, à ce rythme quotidien, je ne brûle pas de désir pour chacun…

En règle générale, j’ai un écrivain par semaine, je veux dire quelqu’un censé produire de la littérature, et un autre invité qui a écrit un livre. Parfois c’est un essai, parfois une autobiographie. Cela fait deux ouvrages à lire, mais la somme de travail est loin d’être toujours la même. La semaine où je dois m’avaler le dernier roman de Paolo Coelho et la vie de Régine, c’est tranquille. Celle où je reçois Philippe Sollers et Edgar Morin, je dors moins. J’ai eu parfois entre les mains des pavés de 500, 600 pages, je les ai toujours lus « pour de vrai ». Par conscience professionnelle ou par amour-propre, ce qui revient exactement au même.

Après, il y a les artistes : le cinéma, les arts plastiques, le théâtre et la danse sont des viviers inépuisables.

Enfin, tous les autres. Ils sont navigateurs, cuisiniers, designers, sociologues, jardiniers, journalistes, philosophes, rabbins, médecins… Et parfois politiques, mais ceux-là, je les aime retraités. D’abord parce qu’un Mauroy ou un Messmer n’auraient jamais parlé si librement lorsqu’ils étaient Premier ministre. Ensuite parce que lorsqu’ils sont aux affaires, il faut les laisser à leur place, dans les émissions où il n’est question que de leurs dossiers.

Seuls les sportifs sont impossibles à décrocher : perpétuellement en compétition ou en phase d’entraînement, ils n’ont pas le temps.

Lorsque l’on est à cours d’idée ou qu’aucune des personnes contactées n’est libre le jour concerné, Françoise et moi puisons allègrement dans notre réservoir.

Il porte un nom : c’est la télévision. La plupart des gens de télé ne résistent pas à la perspective d’une heure qui leur sera entièrement consacrée…

 

Laurent Terzieff, le seul qui ait été photographié pendant l’émission. On commençait à utiliser des téléphones mobiles, mais ils n’avaient pas encore d’appareil photo intégré… Photo Roger Picard, Radio-France.

terzieffcadre

 

Cinq ans et demi. C’est le temps qu’a duré l’émission. Et tu te dis que forcément, je dois avoir des tonnes de choses à raconter.

Sans doute, je devrais, je me le dis aussi. Mais le fait est là : je ne me souviens vraiment que de quelques-uns….

De François Debré, reporter de guerre, fils de Michel, frère des jumeaux, homme friable malencontreusement né dans une famille coulée dans du béton armé. Il se battait contre son addiction à l’héroïne. De tous, il est celui qui m’a le plus touchée.

De Max Gallo, ancien communiste, ancien socialiste, ancien sarkozyste, aujourd’hui écrivain et Académicien. On n’oublie pas l’outrecuidance d’un homme qui vous assène à deux reprises qu’une femme qui n’a pas d’enfant n’est pas une femme.

De Bernadette Laffont, actrice fêlée qui avançait avec un bouclier. Gangrénée par un paradoxe, la conversation avait viré pour moi au numéro de funambule. Tous les mots de sa liste étaient en relation avec sa fille, décédée peu auparavant, et il m’était apparu évident, dès les premières minutes, qu’elle ne parviendrait pas à en parler.

De Françoise Giroud, icône chanceuse d’un journalisme révolu, ancienne ministre misogyne de la condition féminine. En répondant pratiquement à toutes mes questions par oui, non, ou peut-être, cherchait-elle à se venger des 40 années qui nous séparaient ? C’est en tout cas ce que son regard me disait.

De Frédéric Dard, écrivain prolifique, personnage tendre et cabossé. La rencontre la plus  fusionnelle. Il est le seul qui, pendant les pauses, m’ait posé de vraies questions sur moi. Avant de partir, il a griffonné sur mon livre la plus belle dédicace dont je puisse rêver. Je la conserve précieusement – et secrètement.

De X, aristocrate, journaliste et écrivain plusieurs fois retoqué à l’Académie Française et à mon émission. J’aurais oublié ses coups de fils insistants s’il s’était exonéré du ridicule d’une autre dédicace, rédigée à seule fin de se faire inviter et que, celle-ci, je livre volontiers : « A Sylvie Nicolet, l’égérie des lettres »…

De Jean-Pierre Mocky, cinéaste à la va-comme-je-te-pousse. Il avait refusé ce jour-là de dévoiler le nombre de ses enfants, « parce que les gens ne comprendraient pas ». Plus tard, j’aurai l’occasion de le fréquenter dans d’autres circonstances et il me le dira. Alors oui, effectivement.

D’Albert Jacquard, polytechnicien, généticien, défiguré par un accident dès l’enfance, transfiguré par la bonté jusqu’à la fin. Jamais, depuis, je n’ai croisé quelqu’un qui irradie à ce point l’optimisme. Ce petit homme – qui était déjà vieux – ne ménageait pas ses efforts pour essayer de recréer le monde. Il avait un moteur, il aspirait à « être beau dans le regard des autres ».

De Bernadette Chirac, « épouse de », parvenue à asseoir sa propre notoriété en collectant des picaillons. On n’a pas beaucoup rigolé, mais tu me diras qu’une heure, c’est vite passé. Sauf qu’après j’ai dû enchaîner avec un déjeuner dans la salle à manger privée du Président de Radio France, en l’occurrence Jean-Marie Cavada. J’ai pensé que ce traitement faisait partie du protocole pour les ex- Premières dames. Mais quand j’ai reçu Danielle Mitterrand, j’ai attendu, rien n’est venu.

Je pourrais peut-être t’en citer encore une dizaine, mais cela resterait bien pauvre rapporté au millier.

Où sont passés les autres ?

En m’escrimant à rassembler ces souvenirs pour toi, j’ai compris quelque chose.

Chaque jour à midi, quand l’émission était finie, j’essorais ma mémoire. Je me vidais du fichier désormais inutile pour faire de la place au suivant.

Si j’avais tout gardé de ces mille et une vies, j’aurais buggé.