Introuvables fichiers

Je ne vais pas te raconter d’histoires, je ne suis pas pétrie d’admiration pour tous mes invités. Certes, j’ai le privilège de pouvoir rencontrer à peu près qui je veux, pour peu qu’il soit dans les parages et qu’il parle français. Mais chaque jour il me faut un nouveau partenaire et, à ce rythme quotidien, je ne brûle pas de désir pour chacun…

En règle générale, j’ai un écrivain par semaine, je veux dire quelqu’un censé produire de la littérature, et un autre invité qui a écrit un livre. Parfois c’est un essai, parfois une autobiographie. Cela fait deux ouvrages à lire, mais la somme de travail est loin d’être toujours la même. La semaine où je dois m’avaler le dernier roman de Paolo Coelho et la vie de Régine, c’est tranquille. Celle où je reçois Philippe Sollers et Edgar Morin, je dors moins. J’ai eu parfois entre les mains des pavés de 500, 600 pages, je les ai toujours lus « pour de vrai ». Par conscience professionnelle ou par amour-propre, ce qui revient exactement au même.

Après, il y a les artistes : le cinéma, les arts plastiques, le théâtre et la danse sont des viviers inépuisables.

Enfin, tous les autres. Ils sont navigateurs, cuisiniers, designers, sociologues, jardiniers, journalistes, philosophes, rabbins, médecins… Et parfois politiques, mais ceux-là, je les aime retraités. D’abord parce qu’un Mauroy ou un Messmer n’auraient jamais parlé si librement lorsqu’ils étaient Premier ministre. Ensuite parce que lorsqu’ils sont aux affaires, il faut les laisser à leur place, dans les émissions où il n’est question que de leurs dossiers.

Seuls les sportifs sont impossibles à décrocher : perpétuellement en compétition ou en phase d’entraînement, ils n’ont pas le temps.

Lorsque l’on est à cours d’idée ou qu’aucune des personnes contactées n’est libre le jour concerné, Françoise et moi puisons allègrement dans notre réservoir.

Il porte un nom : c’est la télévision. La plupart des gens de télé ne résistent pas à la perspective d’une heure qui leur sera entièrement consacrée…

 

Laurent Terzieff, le seul qui ait été photographié pendant l’émission. On commençait à utiliser des téléphones mobiles, mais ils n’avaient pas encore d’appareil photo intégré… Photo Roger Picard, Radio-France.

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Cinq ans et demi. C’est le temps qu’a duré l’émission. Et tu te dis que forcément, je dois avoir des tonnes de choses à raconter.

Sans doute, je devrais, je me le dis aussi. Mais le fait est là : je ne me souviens vraiment que de quelques-uns….

De François Debré, reporter de guerre, fils de Michel, frère des jumeaux, homme friable malencontreusement né dans une famille coulée dans du béton armé. Il se battait contre son addiction à l’héroïne. De tous, il est celui qui m’a le plus touchée.

De Max Gallo, ancien communiste, ancien socialiste, ancien sarkozyste, aujourd’hui écrivain et Académicien. On n’oublie pas l’outrecuidance d’un homme qui vous assène à deux reprises qu’une femme qui n’a pas d’enfant n’est pas une femme.

De Bernadette Laffont, actrice fêlée qui avançait avec un bouclier. Gangrénée par un paradoxe, la conversation avait viré pour moi au numéro de funambule. Tous les mots de sa liste étaient en relation avec sa fille, décédée peu auparavant, et il m’était apparu évident, dès les premières minutes, qu’elle ne parviendrait pas à en parler.

De Françoise Giroud, icône chanceuse d’un journalisme révolu, ancienne ministre misogyne de la condition féminine. En répondant pratiquement à toutes mes questions par oui, non, ou peut-être, cherchait-elle à se venger des 40 années qui nous séparaient ? C’est en tout cas ce que son regard me disait.

De Frédéric Dard, écrivain prolifique, personnage tendre et cabossé. La rencontre la plus  fusionnelle. Il est le seul qui, pendant les pauses, m’ait posé de vraies questions sur moi. Avant de partir, il a griffonné sur mon livre la plus belle dédicace dont je puisse rêver. Je la conserve précieusement – et secrètement.

De X, aristocrate, journaliste et écrivain plusieurs fois retoqué à l’Académie Française et à mon émission. J’aurais oublié ses coups de fils insistants s’il s’était exonéré du ridicule d’une autre dédicace, rédigée à seule fin de se faire inviter et que, celle-ci, je livre volontiers : « A Sylvie Nicolet, l’égérie des lettres »…

De Jean-Pierre Mocky, cinéaste à la va-comme-je-te-pousse. Il avait refusé ce jour-là de dévoiler le nombre de ses enfants, « parce que les gens ne comprendraient pas ». Plus tard, j’aurai l’occasion de le fréquenter dans d’autres circonstances et il me le dira. Alors oui, effectivement.

D’Albert Jacquard, polytechnicien, généticien, défiguré par un accident dès l’enfance, transfiguré par la bonté jusqu’à la fin. Jamais, depuis, je n’ai croisé quelqu’un qui irradie à ce point l’optimisme. Ce petit homme – qui était déjà vieux – ne ménageait pas ses efforts pour essayer de recréer le monde. Il avait un moteur, il aspirait à « être beau dans le regard des autres ».

De Bernadette Chirac, « épouse de », parvenue à asseoir sa propre notoriété en collectant des picaillons. On n’a pas beaucoup rigolé, mais tu me diras qu’une heure, c’est vite passé. Sauf qu’après j’ai dû enchaîner avec un déjeuner dans la salle à manger privée du Président de Radio France, en l’occurrence Jean-Marie Cavada. J’ai pensé que ce traitement faisait partie du protocole pour les ex- Premières dames. Mais quand j’ai reçu Danielle Mitterrand, j’ai attendu, rien n’est venu.

Je pourrais peut-être t’en citer encore une dizaine, mais cela resterait bien pauvre rapporté au millier.

Où sont passés les autres ?

En m’escrimant à rassembler ces souvenirs pour toi, j’ai compris quelque chose.

Chaque jour à midi, quand l’émission était finie, j’essorais ma mémoire. Je me vidais du fichier désormais inutile pour faire de la place au suivant.

Si j’avais tout gardé de ces mille et une vies, j’aurais buggé.

 

 

 

 

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