Ecrire pour l’oeil ou pour la bouche

Depuis que j’ai commencé à te raconter cette histoire, je ne fouille pas que ma mémoire. Je passe des heures dans les cartons, à rechercher des pièces à conviction, et ce que je retrouve n’est jamais ce que je crois avoir gardé.

Je viens de tomber sur un paquet de conducteurs (le conducteur, c’est la trame de l’émission couchée sur du papier, ce dont on se sert au micro mais aussi en régie, pour savoir quand il faut envoyer un son, une chanson…).

Ce sont ceux de « Par monts et par mots », l’émission qui remplace « A mots découverts » sur la grille d’été de Radio Bleue en 98.

C’est un projet qui n’est pas du tout adapté aux moyens dont nous disposons, et en décidant de le mener à bien, je nous impose un travail de titan, à Françoise et à moi.

L’idée, c’est de piocher dans les émissions des trois années qui viennent de s’écouler et de regrouper les extraits par thème : l’enfance, le travail, la famille, la vieillesse, l’amour, les racines, la religion, l’amitié, le rire, les larmes…

D’abord cela veut dire ressortir les bandes de l’INA, où elles sont conservées, et réécouter des heures et des heures d’émissions. Nous ne sommes pas encore à l’ère du numérique, les kilomètres de bande magnétique sont enroulés autour d’un noyau en métal, et gare à toi si tu casses la galette en la manipulant… Il faut repérer les passages que nous pourrons utiliser, les copier, les monter, les minuter. Et s’assurer que sur chaque thème l’ensemble est cohérent. Ensuite, il me reste à écrire l’enrobage, à construire les passerelles qui permettent de cheminer entre les points de vue et les témoignages.

Je m’amuse à tirer le fil qui va relier Michel Jobert à  Darry Cowl, François Nourrissier à Marthe Villalonga, Yves Coppens à Jean-Marc Thibault, Alexis Gruss à  la Comtesse de Paris…  Un fil que je rallonge ou que je raccourcis au moment où je vérifie si « ça rentre », le chronomètre à la main.

 

Première page – sur quatre – de l’une des émissions sur l’amour, avec Frédéric Dard, Georges Moustaki, Christine Gouze-rénal, Roland Petit, Anouk Aimée, Jean d’Ormesson, Didier Decoin, Alphonse Boudard et Jean-Pierre Mocky. 

bonconducteur_radio

 

Lorsqu’on écrit pour être lu, le mot est nu. Il n’est paré que du reflet des autres mots que l’on pose à côté. La phrase ne doit rien au hasard, elle est ordonnée et pesée.

Écrire pour la radio, c’est autre chose. Trimballé par la voix, balloté par le rythme, modulé par l’intonation, le texte est taillé pour la bouche.

Pour le soumettre à l’effet que l’on veut en tirer, on gonfle le mot, on l’écrase, on le martèle, on le susurre… Il se retrouve accompagné d’un cortège de fioritures, des « hein », des « alors », convoqués à seule fin de lui insuffler de la vie.

Il y a de l’artifice dans la façon dont on s’adresse aux auditeurs, de fausses hésitations, des répétitions programmées, des naïvetés ou des indignations surjouées… (Je ne parle évidemment que des programmes, l’information, elle, est régie par d’autres codes).

Longtemps on a pu ignorer que parfois, attablé devant son micro, la femme ou l’homme de radio se démène, grimace et gesticule. Pour haranguer un auditoire dont on ne perçoit rien, l’outrance est nécessaire. Je préférais quand elle restait cachée.

Désormais, la radio est filmée, découpée, postée et repostée sur les réseaux sociaux. Lorsqu’il m’arrive de regarder, je me sens comme au restaurant avec une vue sur la cuisine… On entend beaucoup mieux en détournant les yeux.

C’est à tout cela que j’ai pensé en relisant ces conducteurs de l’été 98.

A ce moment-là, je suis en manque de l’écriture pour l’oeil. J’aimerais retrouver une vraie collaboration avec un journal, mais je ne cherche pas.

Je fais confiance à l’avenir, que je me suis toujours représenté comme un magasin de pochettes-surprise.

Dans la prochaine, celle que j’ouvre à l’automne, il n’y a pas de presse écrite.

J’ai tiré la télévision.

 

 

 

 

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