L’homme sans chichis

A la télévision, il est aujourd’hui courant de « suivre » les gens. Tu as peut-être vu, ces jours derniers, le reportage sur la campagne d’Emmanuel Macron : un micro HF sur lui en permanence, une caméra discrète dans son sillage, des heures et des heures de rushes – on prend tout ce qui se présente, des jours et des jours de montage. A l’arrivée le produit est livré tel quel, sans commentaire pour expliquer ou lier les séquences. Il doit s’imposer de lui-même, sans qu’il soit besoin de le présenter.

C’est sur ce principe, appliqué aux artistes, qu’est construit Le Journal de la création.

Lorsque l’on prépare un documentaire classique, on le structure en amont. Avant qu’il n’existe en images, son chemin est tracé. Là, on part sans savoir. L’intérêt de ce qu’on va filmer, on ne pourra l’évaluer qu’après, car le sujet n’a pas besoin de nous pour s’inventer.

Sur le terrain, je suis couplée à un réalisateur. Il est essentiel de s’entendre, d’abord parce que l’on passe beaucoup de temps ensemble, y compris les soirées en province ou à l’étranger. Ensuite  parce qu’il y a des situations dans lesquelles on ne peut pas se parler et qu’il faut se comprendre sur un regard ou sur un signe. Ils sont deux, en alternance : Rémi Duhamel et Patrice Le Van Hiep. J’ai de la chance, je les aime tous les deux.

Pour mon baptême du feu, Rémi et moi partons à Montbéliard. Au programme : des repérages avec Jean-Pierre Mocky pour « Tout est calme », le film qu’il prépare.

Au téléphone, il m’a parlé de son scénario, une sombre histoire de confrérie avec de l’amour et des crimes. C’est assez confus mais je me dis que ça s’éclaircira. En réalité, dans cette intrigue, tout me semblera jusqu’au bout brouillon et chaotique.

Pour me remettre dans le bain, il y a quelques jours j’ai relu les critiques publiées quand le film est sorti. Dans Télérama, Pierre Murat restitue fidèlement ce que j’ai vu de l’intérieur. Pour justifier ce qu’il décrit comme un ratage, il conclut par ces mots : « C’est que Mocky, le pauvre, tourne ses films avec trois francs six sous. Et qu’à l’évidence, là, il manquait les trois francs »…

L’argent, c’est l’obsession de chaque instant. Dans tous les choix qu’il opère, le premier critère pour Jean-Pierre Mocky c’est le prix. Comme il s’autoproduit et que, de nature, il est franchement radin, il s’enthousiasme pour ce qui est gratuit.

A Montbéliard, nous visitons la forteresse dans laquelle il va installer sa secte, censée vivre en un lieu souterrain et secret. Il y a là quelques officiels, rapport aux autorisations. C’est un premier bon point : le décor ne lui coûtera rien. Il s’inquiète aussi des endroits où les acteurs pourront dormir et prendre leurs repas. Évidemment il cherche le moins cher, mais au moins il leur offre un lit. En ce qui le concerne, il estime qu’il n’en a pas besoin ; tout le temps du tournage, il dormira dans une école désaffectée. Avec son chien.

Pour la petite histoire, ce chien il ne l’a pas voulu. Il me confiera que c’est un cadeau de rupture, trouvé un matin sur son paillasson. Un autre que lui s’en serait probablement débarrassé, mais Mocky prend la vie comme elle vient : il n’avait pas de chien, eh bien il en a un…

Dès le premier jour de tournage, je comprends que « Tout est calme » ne figurera pas parmi les incontournables de sa filmographie.

D’abord, la plupart des acteurs sont insignifiants. On est loin, très loin des Michel Simon, Bourvil, Jacqueline Maillan, Jeanne Moreau ou Jean Poiret qui ont enchanté nombre de ses films. La seule tête connue, c’est celle de Noël Godin, l’entarteur belge, qui semble tombé là complètement par hasard.

Ensuite, il y a une pression permanente pour que chaque scène soit mise en boîte à la vitesse grand V. Sur n’importe quel plateau de cinéma, lorsque le metteur en scène dit « Moteur », on commence à tourner. Mocky, lui, lance le premier « Moteur » alors que ni les acteurs, ni les techniciens ne sont encore en place. À chaque fois le chef opérateur le lui fait remarquer, à chaque fois il s’énerve, crie, hurle des « Moteur » en rafales et finit au bord de la crise de nerfs. La première fois j’y crois, mais instantanément il se tourne vers moi, rigolard, et vient me glisser à l’oreille que c’est du chiqué, qu’il se conduit comme ça parce que sinon ça traîne, et que le temps, forcément, c’est de l’argent…

 

 

A un moment donné, il tourne une scène dans laquelle les personnages évoquent une histoire de passeports – qu’ils ont volés ou qu’ils ont falsifiés, je ne sais plus. Il est satisfait dès la première prise et s’apprête à poursuivre quand Edmond Richard – le directeur de la photographie qui tourne là son douzième film avec Mocky – lui dit que non, ça ne va pas. Pour lui, il faut que l’on voie  les passeports, parce que sinon on ne comprend pas. Mais Mocky ne veut rien entendre et considère que la scène est bouclée. Cela va nous permettre, avec Rémi, d’enregistrer une séquence d’anthologie : à l’heure du déjeuner, alors que le plateau est déserté, Edmond Richard récupère discrètement les acteurs concernés et va tourner les plans manquants. En cachette…

Chaque journée que nous passons sur le film, en préparation, en tournage, en montage, s’achève par un temps d’interview. Avec les autres, j’ai toujours l’impression qu’ils réfléchissent en même temps qu’ils répondent aux questions. Avec lui non. Sur ce qu’il fait, sur ce qu’il est, il s’exprime sans filtre, sans louvoyer, probablement parce qu’il se contrefiche d’être jugé.

Tout au long de notre collaboration, il me parle beaucoup de sa vie personnelle, de ses échecs sentimentaux et de cette solitude dont il voudrait sortir. Il cherche une femme et préfèrerait que ce ne soit pas une comédienne, pour ne pas se sentir obligé de l’inclure dans chacun de ses films. Un jour il me demande s’il y a quelqu’un dans ma vie. Je dis que oui, il dit alors tant pis. C’est un homme sans chichis.

Je n’ai jamais vu le film terminé. D’habitude il y a une avant-première, une fête à laquelle je suis conviée. Pas chez Mocky car depuis longtemps déjà, ses films sortent en catimini.

Celui-ci, c’est peut-être le plus mauvais. Mais pas loin de 20 ans après, je crois que je vais, quand même, m’offrir le DVD.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Moteur !

Comme chacun d’entre nous, je me demande parfois si j’aurais pu exercer une autre profession. La réponse est oui, forcément ; on se découvre, dans l’accomplissement, des aptitudes et des désirs insoupçonnés. Mais le journalisme a un avantage que je ne trouve à aucune autre : il recouvre une infinité de métiers. C’est une aubaine pour ma conception de « l’avancement » à l’horizontale et ma propension à tracer ma route en faisant des pas de côté.

Celui que je vais faire à l’automne 98 sera plus décisif qu’il n’y paraît.

Il se trouve que Jacques Nerson – mon ancien partenaire du Masque et la plume – est depuis quelque temps rédacteur en chef du Journal de la création. C’est une émission culturelle diffusée le dimanche matin sur La Cinquième (devenue France 5) et produite par Serge Moati. Je ne l’ai encore jamais regardée lorsqu’il m’appelle pour me proposer d’intégrer l’équipe. Tout naturellement je demande  » pour le théâtre ? », et je reste coite quand il m’annonce que pas du tout, c’est pour le cinéma. Il sait que c’est un domaine dans lequel je n’ai aucune légitimité mais il m’assure que cela n’a pas d’importance, que j’ai les compétences pour faire ce qu’il demande.

Il n’a pas tort : j’ai des yeux, des oreilles, pas mal de patience et une assez grosse faculté d’empathie. En fait, le boulot, c’est accompagnatrice.

Il s’agit de choisir un artiste et de le suivre sur un projet, de bout en bout. Depuis vingt ans, le concept a été maintes fois copié ou adapté, mais à l’époque il était novateur. L’émission aborde toutes les formes d’art et les traite de la même façon. À chaque fois, la relation avec l’artiste s’installe dans la durée, avec un bonus pour le cinéma car les étapes de la réalisation d’un film sont presque aussi nombreuses que les stations d’un chemin de croix (si tu es païen tu ne sais pas, il y en a 14)…

Évidemment j’accepte. Il va m’être donné de côtoyer le rêve, de le voir s’affronter à la réalité, d’être dedans en restant à côté. Je vais juste recommencer à jongler un peu avec l’emploi du temps. Les films se tournent rarement à Paris et je dois assurer mon émission tous les matins sur Radio Bleue. Il faut prévoir, enregistrer, donner parfois un gros coup d’accélérateur. Mais heureusement, de ce côté-là je jouis d’une entière liberté.

Une fois le marché conclu, je dois répondre à une question cruciale : qui ? Je ne peux pas démarcher au petit bonheur la chance. J’épluche « Le Film français » qui donne chaque mois la liste des films en préparation. C’est un indice, mais certains y figurent et seront retardés, voire annulés. Et puis je n’ai pas l’intention de foncer sur le premier venu, au seul motif qu’il a un planning compatible. C’est la première difficulté, et lorsque je l’aurai surmontée, il va s’en présenter une autre.

Réaliser un film, c’est assumer les responsabilités d’un capitaine de gros navire, gérer le temps, l’humain, le matériel, et simultanément, impérativement, rester connecté à sa propre vision. C’est loin d’être tranquille. Alors pourquoi s’encombrer, en plus, d’une équipe de télé attachée à ses basques ? D’autant qu’accepter notre présence, c’est l’imposer à tous, à commencer par les acteurs – et les actrices – qui sont souvent très pointilleux sur le contrôle de leur image…

 

Quelques-uns des films auxquels j’ai le sentiment d’avoir « participé »…

 

Une fois le contact établi, à chaque fois, j’entrerai dans une phase de négociation pour qu’une règle soit clairement définie. Nous, la télé, promettons d’être quasi invisibles. Pour moi c’est facile, ça l’est beaucoup moins pour le réalisateur qui m’accompagne et qui filme. Sans compter qu’il y a des situations dans lesquelles nous avons besoin d’un ingénieur du son, et de la grande perche qui va avec !

Nous nous engageons également à ne pas filmer ou ne pas diffuser une séquence si cela nous est expressément demandé. C’est un contrat moral, nous ne soumettons pas les reportages pour validation. Mais il y a aussi une clause contraignante pour la personne que nous suivons : à chaque étape, à l’issue de chacun de nos tournages, j’ai besoin d’une longue interview. Sur les phases préparatoires, cela ne pose pas de problème particulier, mais lorsque le film est en cours de réalisation, que les journées sont harassantes, interminables, cela pourrait s’apparenter à une torture.

Pourtant, aucun n’a jamais tenté de se défiler. Je me souviens notamment de Catherine Breillat commençant l’interview dans une chambre d’hôtel à 1h du matin et me parlant durant deux heures, sans laisser transparaître la moindre impatience…

Finalement, le premier, ce sera Jean-Pierre Mocky.

Et ce ne sera pas triste.