Moteur !

Comme chacun d’entre nous, je me demande parfois si j’aurais pu exercer une autre profession. La réponse est oui, forcément ; on se découvre, dans l’accomplissement, des aptitudes et des désirs insoupçonnés. Mais le journalisme a un avantage que je ne trouve à aucune autre : il recouvre une infinité de métiers. C’est une aubaine pour ma conception de « l’avancement » à l’horizontale et ma propension à tracer ma route en faisant des pas de côté.

Celui que je vais faire à l’automne 98 sera plus décisif qu’il n’y paraît.

Il se trouve que Jacques Nerson – mon ancien partenaire du Masque et la plume – est depuis quelque temps rédacteur en chef du Journal de la création. C’est une émission culturelle diffusée le dimanche matin sur La Cinquième (devenue France 5) et produite par Serge Moati. Je ne l’ai encore jamais regardée lorsqu’il m’appelle pour me proposer d’intégrer l’équipe. Tout naturellement je demande  » pour le théâtre ? », et je reste coite quand il m’annonce que pas du tout, c’est pour le cinéma. Il sait que c’est un domaine dans lequel je n’ai aucune légitimité mais il m’assure que cela n’a pas d’importance, que j’ai les compétences pour faire ce qu’il demande.

Il n’a pas tort : j’ai des yeux, des oreilles, pas mal de patience et une assez grosse faculté d’empathie. En fait, le boulot, c’est accompagnatrice.

Il s’agit de choisir un artiste et de le suivre sur un projet, de bout en bout. Depuis vingt ans, le concept a été maintes fois copié ou adapté, mais à l’époque il était novateur. L’émission aborde toutes les formes d’art et les traite de la même façon. À chaque fois, la relation avec l’artiste s’installe dans la durée, avec un bonus pour le cinéma car les étapes de la réalisation d’un film sont presque aussi nombreuses que les stations d’un chemin de croix (si tu es païen tu ne sais pas, il y en a 14)…

Évidemment j’accepte. Il va m’être donné de côtoyer le rêve, de le voir s’affronter à la réalité, d’être dedans en restant à côté. Je vais juste recommencer à jongler un peu avec l’emploi du temps. Les films se tournent rarement à Paris et je dois assurer mon émission tous les matins sur Radio Bleue. Il faut prévoir, enregistrer, donner parfois un gros coup d’accélérateur. Mais heureusement, de ce côté-là je jouis d’une entière liberté.

Une fois le marché conclu, je dois répondre à une question cruciale : qui ? Je ne peux pas démarcher au petit bonheur la chance. J’épluche « Le Film français » qui donne chaque mois la liste des films en préparation. C’est un indice, mais certains y figurent et seront retardés, voire annulés. Et puis je n’ai pas l’intention de foncer sur le premier venu, au seul motif qu’il a un planning compatible. C’est la première difficulté, et lorsque je l’aurai surmontée, il va s’en présenter une autre.

Réaliser un film, c’est assumer les responsabilités d’un capitaine de gros navire, gérer le temps, l’humain, le matériel, et simultanément, impérativement, rester connecté à sa propre vision. C’est loin d’être tranquille. Alors pourquoi s’encombrer, en plus, d’une équipe de télé attachée à ses basques ? D’autant qu’accepter notre présence, c’est l’imposer à tous, à commencer par les acteurs – et les actrices – qui sont souvent très pointilleux sur le contrôle de leur image…

 

Quelques-uns des films auxquels j’ai le sentiment d’avoir « participé »…

 

Une fois le contact établi, à chaque fois, j’entrerai dans une phase de négociation pour qu’une règle soit clairement définie. Nous, la télé, promettons d’être quasi invisibles. Pour moi c’est facile, ça l’est beaucoup moins pour le réalisateur qui m’accompagne et qui filme. Sans compter qu’il y a des situations dans lesquelles nous avons besoin d’un ingénieur du son, et de la grande perche qui va avec !

Nous nous engageons également à ne pas filmer ou ne pas diffuser une séquence si cela nous est expressément demandé. C’est un contrat moral, nous ne soumettons pas les reportages pour validation. Mais il y a aussi une clause contraignante pour la personne que nous suivons : à chaque étape, à l’issue de chacun de nos tournages, j’ai besoin d’une longue interview. Sur les phases préparatoires, cela ne pose pas de problème particulier, mais lorsque le film est en cours de réalisation, que les journées sont harassantes, interminables, cela pourrait s’apparenter à une torture.

Pourtant, aucun n’a jamais tenté de se défiler. Je me souviens notamment de Catherine Breillat commençant l’interview dans une chambre d’hôtel à 1h du matin et me parlant durant deux heures, sans laisser transparaître la moindre impatience…

Finalement, le premier, ce sera Jean-Pierre Mocky.

Et ce ne sera pas triste.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s