Mon nouvel horizon

Peu après son premier anniversaire InfoMatin déménage, et désormais je peux y aller à pied. Le quotidien a repris les locaux de l’ Evénement du jeudi, à quelques mètres de Libération. Dans ce tout petit périmètre, j’aurai connu trois rédactions…

A vrai dire, je n’y vais que pour apporter mes disquettes. Je n’ai de contact qu’avec Natacha Wolinski, qui dirige le service culture, et je ne participe en rien à la vie du journal. En quelque sorte, je suis un fournisseur. Je livre en temps et en heure, je m’assure de la satisfaction du client, mais je ne me mêle pas de ses affaires.

Je croise parfois d’autres pigistes, dont un collaborateur du service politique. Il est terne, effacé, je l’aurais oublié s’il m’en avait laissé le choix. Mais peut-on faire comme si Éric Zemmour n’existait pas ? A l’époque il écrit un billet quotidien sur la campagne des présidentielles. Et je n’en pense rien car je ne le lis pas.

 

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Au journal, 95 va être une année agitée, avec des soucis financiers, des dissensions croissantes entre André Rousselet et la rédaction. Mais du tumulte je ne perçois que les bruits assourdis. Je suis à l’extérieur, et il se trouve que depuis janvier, pour moi, l’extérieur s’est sensiblement densifié…

J’ai quitté Europe 1. Avec un petit pincement au cœur car je m’y sentais bien.

J’ai repris le chemin de la maison ronde parce qu’il m’était impossible de refuser ce que l’on m’y offrait.

Tu te souviens du vieux d’avant ? Celui pour qui je courais mon journal à la main dans les couloirs de Radio France à 8 heures du matin ? Il fallait s’y attendre, il est mort. Et avec lui toute la génération qui, branchée sur les Ondes Moyennes, écoutait Damia et Fréhel.

Radio Bleue, elle, a survécu, mais ce n’est plus la même. Elle a désormais sa place sur la bande FM et les « seniors » – qui restent sa cible privilégiée – ne sont plus que les parents éloignés de ceux pour qui elle a été créée. Ils  n’ont pas subi la fracture des années 60, ils l’ont accompagnée ; ils connaissent les Beatles et Michael Jackson, suivent l’actualité et sont capables de la décrypter.

Fondée sur un principe de solidarité sociale, la station n’a plus de mission spécifique et son profil tend de plus en plus vers celui d’une radio généraliste. C’est d’ailleurs ce qui la condamnera à terme, puisque Radio France a déjà France Inter…

Mais nous n’en sommes pas là.

J’y retourne à la demande de Françoise Dost, qui dirige toujours la radio. Elle m’offre une aventure qui, pour moi, est encore inédite : un entretien quotidien d’une heure avec une personnalité. Ce seront majoritairement des artistes et des écrivains, mais j’inviterai aussi des scientifiques, des politiques, des journalistes, des architectes ou des grands cuisiniers… Je jouis d’une totale liberté.

Pour quelqu’un comme moi, qui n’aime rien tant que poser des questions, c’est une formidable opportunité. D’autant qu’elle arrive au moment où je ressens l’urgence d’ouvrir mon horizon. Cela commence à faire longtemps que je ne parle et n’écris que sur le théâtre alors que je n’ai jamais aspiré à avoir une spécialité. Si j’ai choisi d’exercer ce métier, c’est justement pour ne pas être confinée, pour aller au plus près de tout ce qui est approchable, et avoir l’illusion de vivre cent vies à la fois.

Avec cette émission, je suis confrontée chaque jour à un individu à découvrir, à une connaissance à approfondir. Un nouvel objet, un nouveau sujet…

Je me sens comme un poisson dans l’eau, et je ne m’en plains pas mais ce n’est pas une eau dormante. Le flux est continu, j’ai intérêt à suivre le courant.

Pour que l’entretien soit nourri, je me dois de savoir qui est la personne avant de l’aborder, quel a été son parcours, comment elle est devenue ce qu’elle est. En plus, elle a toujours une actualité :  c’est un livre, un film, un spectacle, ou une exposition… Il va de soi que je l’ai lu, que je l’ai vu.

Je travaille au moins douze heures par jour, mais vu de l’extérieur je n’ai que des loisirs. Mon boulot, c’est d’enchaîner les activités que les autres font par plaisir : bouquiner et sortir. À un rythme effréné.

Quelle que soit ma journée elle s’achève au théâtre et je dois aussi trouver le temps d’écrire les trois ou quatre articles que  je continue à livrer chaque semaine à InfoMatin.

Qui va mal, et dont l’avenir est de plus en plus incertain.

Du tout-venant et de l’exceptionnel

Ces jours derniers j’ai sorti des cartons mes vieux numéros intacts d’InfoMatin et des dizaines d’articles découpés. Stupeur : certaines de mes critiques concernent des spectacles que j’aurais juré n’avoir jamais vus. Est-ce qu’à trop embrasser on devient oublieux ?

Pour la première fois je me suis posée la question : combien de fois, dans ma vie, suis-je allée au théâtre ? J’ai pris un papier, un crayon, j’ai aligné les années et j’ai multiplié. Le résultat, c’est que cela ne peut pas être moins de trois mille cinq cents fois.

Trois mille cinq cents histoires d’un soir, dont la plupart ont été sympathiques, comme l’encre du même nom. Mais j’ai aussi, tatoués à l’intérieur, au niveau de la tête ou au niveau du cœur, des images et des mots qui ont agi comme des révélateurs.

Depuis longtemps déjà, les journaux ne paient plus quelqu’un exclusivement pour écrire des critiques, dans quelque discipline que ce soit. J’ai connu l’un des derniers « anciens », Pierre Marcabru du Figaro, avec qui il m’est arrivé de dîner chez une amie commune. Pour lui, il n’était pas question de rencontrer les acteurs ou les metteurs en scène, même dans un cadre professionnel, pour une interview ou pour un portrait. Il tenait à conserver une distance, pour éviter qu’un facteur affectif ne vienne nourrir ou contrecarrer son jugement. Je comprenais, mais son attitude était celle d’une génération qui avait un autre statut. Jadis, le critique était un connaisseur, un expert, souvent un écrivain, parfois un universitaire ; il n’était jamais journaliste. Il dialoguait avec ses pairs et interrogeait les règles de l’art plutôt que ceux qui les mettent en pratique.

La critique est un exercice qui oblige à acquérir des connaissances, à les organiser pour éclairer ses réactions, ses sensations, et qui mène, finalement, à cerner de plus près qui on est. C’est un travail solitaire qui fait la part belle à l’introspection. En quelque sorte, c’est le contraire du journalisme, et je ne pourrais m’en satisfaire s’il n’y avait justement les interviews, les portraits, les rencontres…

J’ai besoin de la parole et de la chair de l’autre, et je me sens capable de faire la part des choses.

Exemples.

Je dois consacrer un long article à Michel Blanc, il me donne rendez-vous au bar d’un grand hôtel. Le contact s’avère difficile. Il est aussi chaleureux que le glaçon qui surnage dans son verre de whisky. Il en boit deux et prend congé en laissant l’addition (non, je n’ai pas de notes de frais). Bien que l’homme me soit apparu inélégant et dédaigneux, je ne cesserai jamais de penser – et d’écrire – qu’il est un acteur formidable.

A l’inverse, je ressens une infinie tendresse pour Charlotte Gainsbourg qui ressemble encore à une adolescente et qui ne ménage pas ses efforts pour essayer de répondre à mes questions par autre chose que le « je ne sais pas » qui lui vient d’abord à la bouche. Ce n’est pas pour autant que je serai convaincue lorsque je la verrai sur les planches pour la première (et dernière) fois…

Ces rencontres, je les redécouvre aujourd’hui en parcourant les articles exhumés, et je m’aperçois que comme pour les spectacles, les doigts d’une main suffisent à compter les inoubliées, les inoubliables.

La page Théâtre que je reproduis ici, je ne l’ai pas choisie par hasard. Depuis plus de vingt ans je pense régulièrement, vraiment régulièrement, à la conversation que j’ai eue ce jour-là avec Michel Bouquet. Il se livrait avec une rigoureuse simplicité et je n’avais encore jamais entendu quelqu’un exprimer ce qu’il me disait, sur la vieillesse, sur la détresse. Nous n’avons passé que deux heures ensemble ; elles m’ont profondément marquée.

 

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InfoMatin s’est imposé en quelques mois dans le paysage de la presse quotidienne. Son prix (3 francs au lieu de 6 ou 7 pour ses concurrents), son format novateur et l’impression tout en couleur semblent accrocher le public visé. Certes, les ventes restent insuffisantes pour prétendre à un équilibre mais tous les espoirs sont permis : à l’été 94, le journal a vu entrer au capital un nouvel actionnaire, et l’homme est d’envergure. Le patron désormais, c’est André Rousselet, fraîchement débarqué de Canal +, la chaîne qu’il a créée dix ans auparavant.

Pour le moment, je n’ai pas d’inquiétudes. InfoMatin poursuit son bonhomme de chemin et tout va bien à Europe 1.

A priori, l’année 95 devrait être en tout point semblable à 94.

Mais tu as déjà deviné qu’elle ne le sera pas.

Retrouvailles

Tu as sans doute remarqué qu’il était presque plus important aujourd’hui de savoir rédiger un CV  que de savoir faire son métier. C’est un exercice que je ne maîtrise pas du tout, probablement parce qu’il fut une époque où ce n’était pas nécessaire.

J’ai vendu des articles, proposé des sujets, sans être obligée de séduire à travers une image que, de toute façon, je n’ai jamais su construire.

En novembre 1993, à 39 ans, je m’y colle pour la première fois.

Je viens de lire dans Libération qu’un nouveau quotidien était en gestation. L’article est succinct. Il mentionne une équipe « menée par des hommes issus du marketing et de la publicité » et un journal élaboré au terme d’une étude sur « les jeunes urbains actifs non lecteurs de quotidiens ».

C’est un drôle de pari car le bon vieux réflexe matinal du passage au kiosque a du plomb dans l’aile : après l’enterrement du Matin, c’est le Quotidien de Paris qui vacille (il cessera de paraître définitivement en 1996) et cette désaffection n’est alors imputable ni aux chaînes d’info, ni à Internet. Pourquoi les lecteurs se font-ils de plus en plus rares, en particulier chez les jeunes ? La réponse de nos publicitaires, c’est qu’un journal c’est trop long, trop triste, et trop cher. Un nouveau concept forgé sur ce constat devrait restaurer l’appétence…

Je décide immédiatement d’écrire : je cherche une collaboration complémentaire à Europe 1 et je n’ai jamais su résister à l’odeur du neuf. Mais écrire à qui ? Comme Libé ne donne ni nom, ni adresse, j’appelle le journaliste au risque de me faire envoyer paître. Il est charmant et j’obtiens les renseignements.

Dès le lendemain j’expédie le fameux CV – tout bancal – à Marc Jézégabel, le rédacteur en chef, accompagné d’une lettre dans laquelle je propose mes services, évidemment pour le théâtre.

Dans les jours qui suivent j’y pense beaucoup, puis un peu moins, puis plus du tout.

Dans un secteur où les créations d’emplois sont pratiquement inexistantes, les postes se pourvoient par copinage, par relations. Je le sais, et je visualise parfaitement ma lettre froissée au fond d’une corbeille à papier.

Je me trompe.

Le coup de fil arrive fin décembre, une quinzaine de jours avant la parution du premier numéro. L’équipe est constituée mais si je veux piger, il y a des besoins en théâtre…

10 janvier 1994, le premier numéro d’InfoMatin. C’est une photo floue, glanée sur le Net, car je ne l’ai pas conservé.

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En renouant avec la presse écrite, je redécouvre un vrai bonheur, et la souffrance qui est son corollaire. Je te fais un aveu : depuis toujours, pour moi, écrire est douloureux. Chaque article bouclé est une petite montagne que j’ai déplacée. Je m’y attelle parce que ce n’est pas vain, il y a au bout, lorsque c’est terminé, une sensation que rien d’autre, jamais, n’a pu me procurer. La radio m’amuse, la télé me questionne, mais je n’ai de passion que pour le papier.

Avec InfoMatin, en plus, il me faut apprendre à gérer l’urgence. Jusque là, en quotidien, je n’ai connu que des « one shot » : mon tout premier article dans le Figaro, une pige pour le Matin, une autre pour Libération. Cette fois je rends plusieurs articles par semaine et il arrive, même en théâtre, que l’actualité soit chaude. Je me souviens, au tout début, de ma première « nécro ». Deux heures, montre en main, pour écrire un article de fond sur Jean-Louis Barrault… Sueurs froides… J’étais allée l’écrire sur place, au journal, parce qu’avant les mails et l’Internet, on ne pouvait que rendre les papiers en main propre.

 

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Je fais sans cesse la navette avec mes livraisons, stockées sur un support qui, à l’époque, est révolutionnaire. Ça s’appelle une disquette. Du coup, j’ai acheté un ordinateur, un Mac Performa d’occasion, une vraie pièce de musée ! La perte de temps est considérable car les locaux sont à Ivry, dans l’imprimerie du Monde, actionnaire du journal.

Entre mes articles, mes soirées au théâtre et mes interventions sur Europe 1, je suis à nouveau dans un tourbillon.

Et il n’y a que cette vie-là, qui me va.

Convalescence

Une année douce, voilà ce que sera 1993.

En réalité, je n’ai jamais si peu travaillé.

Trois fois par semaine, je débarque à Europe 1 vers minuit, les mains dans les poches et en sifflotant. Je n’écris rien, je n’ai pas le moindre papier.  Bien sûr, je sais de quoi je vais parler et j’y ai réfléchi, mais avec Christian Barbier tout se met en place naturellement, sur le mode de la conversation. Ce n’est pas de là que vient la difficulté.

A France Inter, seule face à mon micro, j’analysais les spectacles sans me soucier de ménager les susceptibilités. À Europe, il se trouve que je le fais face à des invités, la plupart du temps des acteurs de la pièce que je dois commenter.

Évidemment, on n’invite pas les plus mauvais, et en règle générale je n’ai pas envie de les dézinguer. Le hic, c’est qu’il y a des passages obligés car la radio est engagée dans des partenariats…

Lorsque je ne suis pas convaincue, je me contente de rester tiède. Inévitablement ça s’entend, mais ça passe.

Lorsque je suis révoltée par ce que j’ai vu, ça s’entend aussi, mais ça casse.

Je me souviens particulièrement d’un échange musclé avec Patrick Timsit qui avait fini par claquer la porte, irrité par mes remarques sur l’insanité de certains de ses sketches. C’était l’époque du fameux « chez le mongolien tout est bon sauf la tête » et la moitié de son show – estampillé Europe 1 – était à l’avenant. Insupportable.

J’ai pensé quelques fois que j’allais me faire taper sur les doigts. Ce n’est pas arrivé. Non seulement je n’ai jamais essuyé la moindre réflexion, mais en plus, dans ces moments conflictuels, Christian s’est toujours rangé de mon côté…

 

 

Le générique de l’émission de Christian Barbier, diffusé sur Europe 1 chaque soir à 23 h durant près de 30 ans (jusqu’en 1998)… 

 

En juillet je pars seule au festival d’Avignon, l’émission n’est pas délocalisée. Je commence par faire un repérage des cabines téléphoniques de la ville car c’est de là que j’appelle le soir en sortant du théâtre. Pourtant, si le citoyen lambda n’a toujours pas de téléphone mobile, la radio est déjà équipée et a proposé de m’en prêter un. J’ai refusé pour deux raisons.

La première, c’est que l’objet n’a rien à voir avec celui que l’on utilise aujourd’hui. Il est gros, encombrant.

La seconde – et de loin la plus importante – c’est que je ne veux pas avoir honte. Car Christian confond Avignon et Woodstock.

Je t’explique.

Traditionnellement, le spectacle d’ouverture du festival a lieu dans la Cour d’honneur du Palais des papes, donc en plein air, et il débute à 22 heures, lorsqu’il fait nuit. Cette année-là c’est le Dom Juan de Molière par la Comédie-Française et Christian voudrait que j’intervienne le soir-même. Je lui démontre que c’est impossible puisque l’émission se termine à une heure du matin, approximativement en même temps que le Dom Juan. Qu’à cela ne tienne, pour lui – qui n’a probablement jamais fréquenté le festival d’Avignon – il suffit que j’appelle de mon siège, avec le téléphone mobile….

Tu imagines ?

« Eh bien oui Christian, je suis en direct de la cour d’honneur, ce lieu mythique, emblématique d’un festival dont s’ouvre ce soir  la 47e édition, et je ne sais pas si vous l’entendez mais Dom Juan est en ce moment même en train de complimenter une paysanne qu’il vient de rencontrer… Comment Christian ?… Des huées ? Oui, effectivement… Non Christian, ce n’est pas pour le spectacle, c’est pour moi qui suis à deux doigts de me faire lyncher »…

Au théâtre, le seul bruit autorisé, c’est le rire. Tous les autres (toussotements, mouchages, bavardages…) sont immédiatement sanctionnés par une dizaine de regards furibards et des soupirs exaspérés. Au festival d’Avignon – dans les spectacles « officiels » – cette exigence est décuplée. Le public est en communion, un peu comme à la messe, et rompre le silence, c’est attenter à une sorte de religiosité. Bref, l’idée de cette intervention est complètement loufoque et je laisse le mobile à Paris…

A la rentrée, mon contrat est renouvelé pour l’année. C’est bien, mais c’est insuffisant.

Jusque-là, mon salaire d’Europe 1 était complété par mes droits d’auteurs de France Inter, toujours perçus avec un an de décalage. Mais cela va s’arrêter et, au-delà de l’aspect financier, je suis en manque d’aventure.

C’est en lisant un petit article dans Libé que je vais la trouver.

 

Passage à vide

Il y a quelques temps, alors que je discutais avec un apprenti journaliste et que je le sondais sur ses espérances, avec toute la force de sa conviction il s’est exclamé : « je veux réussir ! ». Je lui ai renvoyé une question que je ne m’étais jamais posée. Pour un journaliste, qu’est-ce que ça veut dire « réussir » ? Comme il n’arrivait pas à préciser, j’ai avancé les critères ordinaires.  L’argent ? la notoriété ? Il bredouillait, comme je l’aurais fait à son âge.

Aujourd’hui, s’il me fallait vraiment répondre, je dirais que « réussir », c’est d’abord ne pas perdre en route le petit ressort qui propulse vers ce métier. Que c’est accepter les galères, mais jamais les corvées. Que c’est trouver sa place, être là où l’on a envie d’être et s’y voir reconnu.

Je suis loin de cet objectif en cette rentrée de 1992, car même si ce n’est pas en ces termes que je le formule, j’ai le sentiment d’avoir tout raté.

Jusque-là, je suis parvenue à prendre chaque coup du sort comme une invitation à rebondir, mais cette fois je ne peux pas. Je suis sonnée comme le boxeur qui sort vaincu d’un combat dont le résultat a été truqué. On s’est payé ma tête – dans tous les sens du terme – pour l’offrir en pâture à la vanité d’un minable, et face à l’imposture, je suis humiliée de n’avoir rien pesé.

J’ai tout perdu d’un coup : l’émission et le Masque et la plume.

Au Masque, on ne peut pas être Sylvie Nicolet tout court, il faut appartenir à un média. Jérôme Garcin ira voir Pierre Bouteiller pour lui dire qu’il veut me garder, qu’il faut qu’il me trouve quelque chose. En vain. Je ne saurai jamais comment il s’y est pris mais le vieux producteur a soigné son travail de sape…

Je devrais faire comme d’habitude, chercher, fouiner, être en alerte, prête à bondir sur le premier sujet, mais je n’y arrive pas. Je ne suis même plus visible, je me terre.

C’est aussi le moment où prend fin ma collaboration avec France Télécom. La nouvelle direction ne mise plus sur la vidéo, et je ne peux pas lui donner tort. Ce journal interne coûte cher et force est de constater que plus personne ne le regarde…

Je sais gré à François Bachy de continuer à m’inviter sur TF1 pour participer à 7 arts à la Une, mais c’est une goutte d’eau dans la mer.

J’ai 38 ans et la certitude que c’est terminé, que ça ne repartira jamais.

Cela va durer quelques mois. Combien de temps serais-je restée paralysée s’il n’y avait pas eu ce coup de fil ?

J’ai du mal à y croire, tant je n’attends plus rien. Allo, c’est Europe 1. Ah ? Oui, pour l’émission du soir, Christian Barbier cherche une chroniqueuse, sur le théâtre. Vous seriez disponible ? Ben… Oui…

Avec Christian Barbier et Paule Couderc, un soir en direct des Molières.

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J’apprends que c’est Fabienne Pascaud qui a donné mon nom. C’est elle qui jusqu’alors assurait la chronique mais c’est inconciliable avec ses nouvelles fonctions à Télérama. Je suis soufflée car je ne la connais pas. Nous nous croisons dans les théâtres mais n’avons jamais échangé deux mots. C’est une journaliste pour qui j’ai de l’estime et c’est exactement ce dont j’avais besoin. Je l’appellerai pour la remercier mais elle ne saura pas qu’elle a été providentielle.

Christian Barbier est adorable, Paule Couderc, son indispensable assistante aussi. Trois fois par semaine, en sortant du théâtre, je file à l’émission. En taxi. J’ai un numéro d’abonné, j’appelle, je ne paie pas. C’est un détail, mais ça te scotche quand tu sors du service public (auquel je n’ai jamais, vraiment jamais, soumis une note de frais). Quand j’arrive dans le hall, les huissiers me saluent, m’appellent par mon prénom. A la Maison de la radio, tu peux entrer tous les jours et durant des années par la porte A, B, C ou F, si on t’adresse la parole, au mieux c’est pour te demander ton badge… Dans le studio, on trinque avec les invités car il y a un bar. Certes, j’ai vu des comédien(ne)s en abuser, sortir en gueulant et en titubant, mais la plupart du temps, c’est juste convivial.

Je suis bien. C’est pile poil le boulot qu’il me fallait pour me réconcilier avec moi-même et avec le métier.

Je vais pouvoir repartir à l’attaque.

Un fourbe

Tu connais sûrement – ou tu connaîtras – ces périodes qui semblent protégées par des parenthèses de tous les soucis et de tous les chagrins. Si le mot n’était pas galvaudé, j’oserais appeler ça le bonheur.

Dans une existence il n’y en a pas beaucoup, j’en ai peut-être connu deux ou trois, et mes années à France Inter en font partie. De 1989 à 1992, je me sens vivre comme j’en ai envie.

Aucun jour n’est semblable au suivant, aucun ne m’est indifférent.

Il y a les soirées au théâtre, l’émission du dimanche, les enregistrements du Masque, les rendez-vous à TF1, et même, de temps en temps, une petite incursion dans la presse écrite…

A cette époque Jérôme Garcin dirige la rédaction de l’Evénement du jeudi et il lui arrive de me demander un article sur un sujet précis. Je lui fais aussi des propositions, comme cette enquête sur le trafic de dizaines de tableaux qui disparaissent mystérieusement, sans effraction, de l’atelier du peintre Toffoli… J’ai toujours aimé fouiller les sujets avec un esprit policier.

L’Evénement du jeudi, juillet 1992

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Je fais tout sérieusement, mais je m’amuse follement. Un soir, je vais même me glisser dans la peau de José Artur. Il doit passer la nuit à l’hôpital et je le remplace au Pop Club, en direct du Fouquet’s, sur les Champs-Élysées. C’est une drôle de chose de se retrouver à la place du Monsieur que l’on a vénéré dans son adolescence…

C’est aussi la période où pour la première fois, financièrement je suis à l’aise.

J’ai découvert tardivement que dans les programmes, en plus de son cachet, toute personne à l’antenne perçoit des droits d’auteurs. C’est un complément substantiel pour lequel la radio cotise, mais son versement n’est pas automatique : pour en bénéficier il faut s’inscrire et déclarer ses chroniques ou ses émissions à la société qui reverse les droits.

Par ignorance, je ne l’ai pas fait pendant un an et demi. Pourquoi diable personne ne m’en a-t-il parlé ? Ah, me dit-on, on croyait que tu savais… Jusqu’à ce qu’un copain d’Inter m’apporte une autre explication : en fin d’année, les sommes  qui n’ont pas été réclamées sont réparties entre tous ceux qui sont inscrits… D’où, selon lui, le peu d’empressement à informer ceux qui passent à côté. Effectivement, une fois en règle je toucherai, moi aussi, une part de ce bonus constitué sur le dos des mal renseignés…

Au début de l’été 92, rien ne m’annonce que les parenthèses magiques, celles qui me servent de boucliers, sont sur le point de s’effacer.

En juillet je prends le chemin d’Avignon, flanquée de mon vieux producteur. Il n’est pas encombrant, il fait la tournée des viticulteurs pendant que je prépare l’émission avec Ludovic Dunod, qui à l’époque est assistant et reporter. Il nous invite au restaurant, nous offre des bouteilles de Châteauneuf-du-pape, bref il joue les papis gâteau.

En août, je ne pars pas en vacances, j’ai une émission sur la grille d’été. C’est à chaque fois le montage d’une journée passée avec une personnalité, sur un lieu qui lui a été cher. Cela me permettra notamment de rencontrer la comédienne Edwige Feuillère qui m’accordera des moments délicieux.

Je crois que c’est le 17 août que le vieux producteur m’appelle, une quinzaine de jours avant la reprise. Il a un ton agressif que je ne lui connais pas. Il parle très vite et répète nerveusement « bon ben c’est pas toi, c’est pas toi, c’est pas toi ». C’est pas moi qui quoi ? « L’émission, cette année c’est pas toi, c’est pas toi ». Il ne me laisse pas parler et se défausse sur Pierre Bouteiller, en affirmant que c’est de lui que vient la décision. On m’avait prévenue à Inter qu’il était d’une lâcheté légendaire, mais je veux tout de même en avoir le cœur net. Je raccroche sonnée et j’appelle Bouteiller.

J’ai ma confirmation, je l’aurai même par lettre : c’est le vieux producteur qui a demandé à ne plus « travailler » avec moi. Il va me remplacer par quelqu’un dont le théâtre n’est pas la spécialité, quelqu’un qui prendra soin de lui laisser penser qu’il est indispensable.

Je ne le reverrai jamais, et c’est tant mieux, parce que plus de 20 ans après, alors que je ne sais même pas s’il est encore vivant, sa vue me serait insupportable.

Sur toutes les radios du monde, les grilles de rentrée sont bouclées depuis le mois de juillet.

Que ferai-je en septembre ?

Travail du soir et du dimanche…

Au début des années 90, ma vie est presque exclusivement consacrée au théâtre, et mon quotidien s’organise autour de la préparation de mon émission du dimanche.

Dans 99% des cas, quand tu occupes une tranche sur France Inter, tu en assumes la production – grosso modo ça veut dire le concept – et la présentation. Pour moi, hélas, ça ne se passe pas comme ça.

J’arrive sur une émission qui existe déjà et dont le producteur est un vieux de la vieille. Il n’est plus apte à passer à l’antenne, ne va plus au théâtre depuis longtemps et ne connaît ni les jeunes acteurs, ni les formes nouvelles. Pour dire la vérité – que je ne clame pas dans les couloirs, à part assister à l’émission et à la réunion hebdomadaire, il ne fait absolument rien. Je ne sais pas pourquoi on lui a conservé sa case et son salaire, mais il est là, et je prends l’émission en l’état.

Le titre est désastreux : Arts scéniques et bouts de ficelle. C’est un clin d’œil à une pièce de théâtre américaine, Arsenic et vieilles dentelles, adaptée par Capra au cinéma dans les années quarante. A chaque fois que je dois le dire au micro, je me demande ce que viennent faire ces « bouts de ficelle »…

Je n’ai pas le pouvoir non plus de changer la formule. Elle repose en partie sur la diffusion d’extraits des spectacles qui sont au sommaire. Le théâtre capté pour la télévision, c’est déjà difficile ; pour la radio, c’est carrément insupportable. Tout parvient amplifié, surjoué, et on n’y comprend rien.

Pour le reste, je parviens à imposer mes choix, mises à part une ou deux fois par an, quand le vieux producteur tient à consacrer l’émission à des « sons et lumières » pour lesquels, par ailleurs, il travaille en tant que conseiller…

A la radio – je parle là des radios nationales – le rythme hebdomadaire est assez confortable. Je gagne un peu moins qu’avec mes chroniques quotidiennes mais c’est assez pour l’essentiel et ma vie est plus agréable.

 

Les invitations. Je les ai gardées, parce que c’est joli. J’en ai des milliers…

Invitations

 

Chaque soir, évidemment, je suis dans un théâtre. Et chaque soir, j’y retrouve la petite caste des critiques parisiens, à commencer par mes partenaires du Masque et la Plume. Nous sommes tous invités ensemble, pour ce que l’on appelle « la générale de presse ». A l’entracte nous discutons, toujours en prenant soin de ne pas émettre d’avis sur ce que nous voyons. Chacun s’est déjà forgé une partie de son opinion et a commencé à construire son argumentation. C’est un travail intime, qui ne souffre pas d’être influencé…

Parfois, à l’issue du spectacle, je vais dîner avec un ou deux « camarades ». Ce sont la plupart du temps Jacques Nerson du Figaro Magazine (qui est aujourd’hui à l’Obs) et Bernard Thomas du Canard Enchaîné. Au Masque, nous sommes rarement d’accord, mais à l’extérieur, ce sont ceux avec qui je préfère échanger. Parce qu’ils sont gais, et qu’ils détonent dans ce milieu où chacun se la joue « sérieux ».

Il arrive aussi que nous nous voyions la journée. Il y a les conférences de presse, et les délibérations pour les prix, car lorsqu’il s’agit de récompenser une oeuvre ou un acteur, on fait presque toujours appel aux mêmes pour constituer le jury. Enfin nous avons rendez-vous pour les enregistrements de 7 arts à la Une, une émission de TF1 – présentée par François Bachy – qui est la copie conforme du Masque. La seule différence c’est qu’avant d’entrer en studio, on passe au maquillage… J’y participerai jusqu’à sa suppression, en 1993.

Si j’ai un curieux rapport avec la durée, j’en ai un autre avec l’appartenance. Dans tout ce qui ressemble à un groupe, une corporation ou une communauté, très vite, je sens comme une odeur de renfermé. Je comprends que l’entre-soi rassure, mais je perçois très fort qu’il ratatine. Du coup,  je ne parviens pas à me fondre, je reste au bord, en position d’observation et je ne fais jamais vraiment « partie ».

Tous les critiques que je côtoie le sont depuis longtemps et le resteront pour la vie. J’ai beau être passionnée par ce que je fais, je sais dès le départ que ce ne sera pas mon cas.

Dans l’immédiat, je continue trois jours par mois à aller observer ailleurs : je n’ai pas mis fin à ma collaboration avec France Télécom Lorraine. Mais je n’en parle pas, car je ne suis pas sûre que mes confrères comprennent que je puisse m’intéresser un jour à Shakespeare, et le lendemain à un central téléphonique.