Si elle revient, j’annule tout

C’est un jour de juillet, dans les locaux du Conservatoire de musique d’Avignon. Chaque année, c’est là que Radio France prend ses quartiers et installe ses studios pour la durée du festival.

J’attends Charles Berling, avec qui je dois enregistrer À mots découverts pour le lendemain matin. J’aime l’acteur, que j’ai commencé à suivre au théâtre bien avant qu’il ne soit courtisé par le cinéma, mais je ne connais pas l’homme.

Je le guette du haut de l’escalier et lorsqu’il apparaît, j’identifie immédiatement la jeune femme au regard de chat qui est accrochée à son bras. Elle n’est encore ni chanteuse, ni femme de président, mais son portrait s’affiche à la Une de tous les magazines.

Oui, c’est Carla Bruni.

Je suis surprise car la rumeur de leur liaison n’a pas cheminé jusqu’à mes oreilles. Sa réalité, en revanche, va me crever les yeux…

Elle est charmante, et me demande sur un ton enjôleur si elle peut rester dans la pièce avec nous, le temps de l’émission. Normalement, c’est non. Je tiens à être seule pendant une heure avec l’interviewé pour que la connexion ne soit pas perturbée, notamment pendant les pauses musicales. Souvent, c’est durant ces plages « hors micro », quand la conversation prend un tour informel, que s’instaure le lien qui permettra d’aller plus loin.

La règle, c’est que les accompagnateurs assistent à l’entretien de l’autre côté de la vitre, en régie.

Le hic, c’est que là nous sommes dans une salle de classe, pas dans un vrai studio, et que la régie est derrière un mur qui n’est pas transparent… Alors je me laisse infléchir, mais j’explique à Carla qu’elle doit se faire petite et ne pas bouger de sa chaise, installée dans un coin où on ne la voit pas.

Elle promet. Ça démarre.

 

Un article dans TéléObs, que je n’ai pas daté. 

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Les dix premières minutes sont toujours consacrées à l’actualité de la personne que je reçois. Nous devisons sur Oedipe Tyran, la pièce de Sophocle que Berling joue dans la Cour d’honneur, et le contact s’établit. Lorsque j’envoie le premier disque, j’ai presque oublié que derrière moi, il y a Carla.

Dès les premières notes de musique, elle me rafraîchit la mémoire en bondissant sur les genoux de celui qui, à cet instant, ne devrait être qu’avec moi.

J’hallucine. Je suis assise à un mètre de Charles Berling mais je ne vois plus que le dos de Carla Bruni qui l’étreint, l’embrasse, le caresse, en murmurant des phrases dont je saisis des bribes, comme « non non, ce n’est jamais trop ». C’est torride, totalement indécent,  et si Charles et moi sommes en ébullition, ce n’est pas tout à fait pour les mêmes raisons…

Je suis furieuse.

J’attraperais bien le petit chat par la peau du cou pour le replacer là où il était. Il me vient aussi l’image du seau d’eau qu’on balance sur les chiens quand ils peinent à se séparer. J’ai d’abord l’espoir que Berling se ressaisisse, mu par un sursaut de dignité, de bienséance ou simplement de professionnalisme, mais il est envoûté. Ses genoux – et ma vue – ne se dégagent qu’au terme de la chanson, lorsque la voix du technicien prévient qu’on arrive à la fin.

Quatre fois, j’enverrai la musique ; quatre fois, elle donnera l’assaut, et je n’échangerai pas un seul mot avec mon invité en dehors du micro.

J’ai évidemment la tentation de remettre les pendules à l’heure. Mais si je le fais, c’est couru d’avance, elle va le prendre par la main et lui dire « on s’en va ». Il est 18h et la diffusion est prévue pour le lendemain matin. C’est beaucoup trop tard pour le remplacer.

Au fil de mes rencontres, j’ai vu et l’on m’a dit des choses dont je ne te parlerai jamais, parce que je ne m’y sens pas autorisée. Je respecte la vie des gens si elle n’empiète pas sur la mienne. En l’occurrence, je n’ai pas le moindre scrupule à raconter cet épisode : ce jour-là, Carla Bruni n’a pas seulement saboté l’émission, elle a confisqué mon travail et mon identité. En agissant comme si je n’étais pas là, elle m’a signifié que je n’étais personne.

Se serait-elle comportée autrement si elle avait compris que je n’étais pas la seule spectatrice de ses débordements ? Dans ce studio improvisé, il y avait une caméra, juste pour que les techniciens me voient quand je lançais les disques.

Toute la régie a profité du show.

Chaque jour, la vie d’un autre

A dix heures du matin, dans le taxi j’écris. Je dresse un petit portrait de mon invité(e) pour ouvrir l’émission qui a lieu en direct entre onze heures et midi. Je le fais au dernier moment parce que c’est une façon de mettre le contact juste avant la rencontre. La veille, j’ai passé deux, trois, parfois quatre heures sur le dossier, la nuit m’a permis de le digérer.

Quand je dis le dossier, c’est au sens propre. Sur la chemise cartonnée il y a le nom de la personne visée. A l’intérieur, le nombre de feuilles de papier varie en fonction de son âge, de sa notoriété. Ce sont des photocopies d’articles publiés dix, vingt, trente, voire quarante ans auparavant. Parfois c’est très épais mais je lis tout, y compris ce qui sur le fond semble sans intérêt. C’est là que je glane les détails, les petites choses qui l’air de rien ouvriront des voies lors de l’entretien.

Ce dossier, c’est Françoise qui l’a constitué. Françoise Monteil, mon « assistante ». C’est ce qui est écrit sur sa feuille de paie, mais le mot déforme la réalité. Elle ne « m’assiste » pas, nous formons un binôme au sein duquel chacune a sa part de travail.

C’est elle qui décortique la presse à la recherche d’invités dans l’actualité. Qui convainc les attachés de presse que même si Bidule est très occupé, il a forcément un trou dans son agenda. Qui gère et équilibre le planning de l’émission, y compris lorsque  – parfois la veille – il tombe une annulation. Qui passe des heures à la Documentation de Radio France, à rassembler les pièces de nos fameux dossiers… Et comme si cela ne suffisait pas, je vais lui compliquer la tâche.

 

Photo prise par Roger Picard, le photographe de Radio France, durant une émission

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Au début, l’émission s’intitule « Fenêtre ouverte » et se déroule sur le mode d’une interview classique. Je ne suis pas dupe, je sais que pour les personnes que je reçois, Radio Bleue n’est qu’une case dans un plan média : elles sont en promotion d’un livre, d’un film, d’un disque, d’un spectacle ou d’une exposition. Tu te demandes pourquoi on ne les invite pas à un autre moment ? Tout simplement parce qu’elles ne viendraient pas. Quel que soit le domaine dans lequel il s’est fait un nom, l’invité potentiel a une vie bien remplie. Il ne s’amuse pas, sans raison, à courir les radios et les télévisions.

Alors je vais ruser pour qu’il aborde cette émission avec un intérêt particulier. En l’obligeant à travailler…

Quelques jours avant notre rendez-vous, il doit me faire parvenir un abécédaire, une liste de mots qui, pour lui, sont évocateurs. Ce sera le fil rouge de notre conversation.

J’avoue qu’au départ j’ai craint que cela n’en rebute quelques-uns. Mais non, ils s’exécutent sans rechigner et généralement dans les temps…

De mémoire, sur le principe il n’y a eu qu’un refus. Je revois Françoise au téléphone qui dit bonjour, se présente, commence à expliquer… Maria Pacôme ne la laisse pas finir : elle dit « j’aime pas les jeux » et lui raccroche au nez. On n’a pas insisté.

Désormais l’émission s’appelle « À mots découverts » et ce titre, je vais le prononcer près d’un millier de fois.

Ces jours-ci, j’ai pris un crayon, un papier, et j’ai essayé de me souvenir spontanément du plus grand nombre possible de mes invités. J’étais plus près de la centaine que du millier…

Pour me rafraîchir la mémoire, je suis allée sur le site professionnel de l’INA, l’Institut National de l’Audiovisuel, et j’ai tapé mon nom.

 

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Tout est là, mais rien ne m’est accessible. Le site est réservé aux médias, qui paient un abonnement pour le consulter et utiliser ses contenus. Je peux voir la fiche de chaque émission, je ne peux pas l’écouter.

Alors patiemment j’ai relevé les noms. Ce qui m’a frappée en premier, c’est le nombre de disparus.

J’ai vu passer Cabu et Wolinski, Annie Girardot et Jean-Claude Brialy, Frédéric Dard et François Cavanna, Claude-Jean Philippe et François Chalais, Daniel Gélin et François Périer, Bernadette Lafont et Marie-France Pisier, Claude Chabrol et Robert Enrico, Igor Barrère et Pierre Dumayet, François Nourissier et Henri Troyat, Ménie Grégoire et Laurence Pernoud, Pierre Vassiliu et François Béranger…

Et Jules Roy, Bernard Clavel, Albert Jacquard, Édouard Boubat, Marc Riboud, Jacques Villeret, Darry Cowl, César, Arman, Roger Hanin, Robert Laffont, François Maspéro, Danielle Mitterrand, Françoise Mallet-Joris, Marie Cardinal…

J’arrête là.

Je regarde la liste en entier, celle qui comprend les morts et les vivants, je prends le temps de m’arrêter sur l’un, sur l’autre. Je retrouve un ton, une impression, une phrase, parfois une émotion.

J’ai oublié beaucoup, mais je laisse encore infuser et je reviens te raconter.

Mon nouvel horizon

Peu après son premier anniversaire InfoMatin déménage, et désormais je peux y aller à pied. Le quotidien a repris les locaux de l’ Evénement du jeudi, à quelques mètres de Libération. Dans ce tout petit périmètre, j’aurai connu trois rédactions…

A vrai dire, je n’y vais que pour apporter mes disquettes. Je n’ai de contact qu’avec Natacha Wolinski, qui dirige le service culture, et je ne participe en rien à la vie du journal. En quelque sorte, je suis un fournisseur. Je livre en temps et en heure, je m’assure de la satisfaction du client, mais je ne me mêle pas de ses affaires.

Je croise parfois d’autres pigistes, dont un collaborateur du service politique. Il est terne, effacé, je l’aurais oublié s’il m’en avait laissé le choix. Mais peut-on faire comme si Éric Zemmour n’existait pas ? A l’époque il écrit un billet quotidien sur la campagne des présidentielles. Et je n’en pense rien car je ne le lis pas.

 

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Au journal, 95 va être une année agitée, avec des soucis financiers, des dissensions croissantes entre André Rousselet et la rédaction. Mais du tumulte je ne perçois que les bruits assourdis. Je suis à l’extérieur, et il se trouve que depuis janvier, pour moi, l’extérieur s’est sensiblement densifié…

J’ai quitté Europe 1. Avec un petit pincement au cœur car je m’y sentais bien.

J’ai repris le chemin de la maison ronde parce qu’il m’était impossible de refuser ce que l’on m’y offrait.

Tu te souviens du vieux d’avant ? Celui pour qui je courais mon journal à la main dans les couloirs de Radio France à 8 heures du matin ? Il fallait s’y attendre, il est mort. Et avec lui toute la génération qui, branchée sur les Ondes Moyennes, écoutait Damia et Fréhel.

Radio Bleue, elle, a survécu, mais ce n’est plus la même. Elle a désormais sa place sur la bande FM et les « seniors » – qui restent sa cible privilégiée – ne sont plus que les parents éloignés de ceux pour qui elle a été créée. Ils  n’ont pas subi la fracture des années 60, ils l’ont accompagnée ; ils connaissent les Beatles et Michael Jackson, suivent l’actualité et sont capables de la décrypter.

Fondée sur un principe de solidarité sociale, la station n’a plus de mission spécifique et son profil tend de plus en plus vers celui d’une radio généraliste. C’est d’ailleurs ce qui la condamnera à terme, puisque Radio France a déjà France Inter…

Mais nous n’en sommes pas là.

J’y retourne à la demande de Françoise Dost, qui dirige toujours la radio. Elle m’offre une aventure qui, pour moi, est encore inédite : un entretien quotidien d’une heure avec une personnalité. Ce seront majoritairement des artistes et des écrivains, mais j’inviterai aussi des scientifiques, des politiques, des journalistes, des architectes ou des grands cuisiniers… Je jouis d’une totale liberté.

Pour quelqu’un comme moi, qui n’aime rien tant que poser des questions, c’est une formidable opportunité. D’autant qu’elle arrive au moment où je ressens l’urgence d’ouvrir mon horizon. Cela commence à faire longtemps que je ne parle et n’écris que sur le théâtre alors que je n’ai jamais aspiré à avoir une spécialité. Si j’ai choisi d’exercer ce métier, c’est justement pour ne pas être confinée, pour aller au plus près de tout ce qui est approchable, et avoir l’illusion de vivre cent vies à la fois.

Avec cette émission, je suis confrontée chaque jour à un individu à découvrir, à une connaissance à approfondir. Un nouvel objet, un nouveau sujet…

Je me sens comme un poisson dans l’eau, et je ne m’en plains pas mais ce n’est pas une eau dormante. Le flux est continu, j’ai intérêt à suivre le courant.

Pour que l’entretien soit nourri, je me dois de savoir qui est la personne avant de l’aborder, quel a été son parcours, comment elle est devenue ce qu’elle est. En plus, elle a toujours une actualité :  c’est un livre, un film, un spectacle, ou une exposition… Il va de soi que je l’ai lu, que je l’ai vu.

Je travaille au moins douze heures par jour, mais vu de l’extérieur je n’ai que des loisirs. Mon boulot, c’est d’enchaîner les activités que les autres font par plaisir : bouquiner et sortir. À un rythme effréné.

Quelle que soit ma journée elle s’achève au théâtre et je dois aussi trouver le temps d’écrire les trois ou quatre articles que  je continue à livrer chaque semaine à InfoMatin.

Qui va mal, et dont l’avenir est de plus en plus incertain.

Du tout-venant et de l’exceptionnel

Ces jours derniers j’ai sorti des cartons mes vieux numéros intacts d’InfoMatin et des dizaines d’articles découpés. Stupeur : certaines de mes critiques concernent des spectacles que j’aurais juré n’avoir jamais vus. Est-ce qu’à trop embrasser on devient oublieux ?

Pour la première fois je me suis posée la question : combien de fois, dans ma vie, suis-je allée au théâtre ? J’ai pris un papier, un crayon, j’ai aligné les années et j’ai multiplié. Le résultat, c’est que cela ne peut pas être moins de trois mille cinq cents fois.

Trois mille cinq cents histoires d’un soir, dont la plupart ont été sympathiques, comme l’encre du même nom. Mais j’ai aussi, tatoués à l’intérieur, au niveau de la tête ou au niveau du cœur, des images et des mots qui ont agi comme des révélateurs.

Depuis longtemps déjà, les journaux ne paient plus quelqu’un exclusivement pour écrire des critiques, dans quelque discipline que ce soit. J’ai connu l’un des derniers « anciens », Pierre Marcabru du Figaro, avec qui il m’est arrivé de dîner chez une amie commune. Pour lui, il n’était pas question de rencontrer les acteurs ou les metteurs en scène, même dans un cadre professionnel, pour une interview ou pour un portrait. Il tenait à conserver une distance, pour éviter qu’un facteur affectif ne vienne nourrir ou contrecarrer son jugement. Je comprenais, mais son attitude était celle d’une génération qui avait un autre statut. Jadis, le critique était un connaisseur, un expert, souvent un écrivain, parfois un universitaire ; il n’était jamais journaliste. Il dialoguait avec ses pairs et interrogeait les règles de l’art plutôt que ceux qui les mettent en pratique.

La critique est un exercice qui oblige à acquérir des connaissances, à les organiser pour éclairer ses réactions, ses sensations, et qui mène, finalement, à cerner de plus près qui on est. C’est un travail solitaire qui fait la part belle à l’introspection. En quelque sorte, c’est le contraire du journalisme, et je ne pourrais m’en satisfaire s’il n’y avait justement les interviews, les portraits, les rencontres…

J’ai besoin de la parole et de la chair de l’autre, et je me sens capable de faire la part des choses.

Exemples.

Je dois consacrer un long article à Michel Blanc, il me donne rendez-vous au bar d’un grand hôtel. Le contact s’avère difficile. Il est aussi chaleureux que le glaçon qui surnage dans son verre de whisky. Il en boit deux et prend congé en laissant l’addition (non, je n’ai pas de notes de frais). Bien que l’homme me soit apparu inélégant et dédaigneux, je ne cesserai jamais de penser – et d’écrire – qu’il est un acteur formidable.

A l’inverse, je ressens une infinie tendresse pour Charlotte Gainsbourg qui ressemble encore à une adolescente et qui ne ménage pas ses efforts pour essayer de répondre à mes questions par autre chose que le « je ne sais pas » qui lui vient d’abord à la bouche. Ce n’est pas pour autant que je serai convaincue lorsque je la verrai sur les planches pour la première (et dernière) fois…

Ces rencontres, je les redécouvre aujourd’hui en parcourant les articles exhumés, et je m’aperçois que comme pour les spectacles, les doigts d’une main suffisent à compter les inoubliées, les inoubliables.

La page Théâtre que je reproduis ici, je ne l’ai pas choisie par hasard. Depuis plus de vingt ans je pense régulièrement, vraiment régulièrement, à la conversation que j’ai eue ce jour-là avec Michel Bouquet. Il se livrait avec une rigoureuse simplicité et je n’avais encore jamais entendu quelqu’un exprimer ce qu’il me disait, sur la vieillesse, sur la détresse. Nous n’avons passé que deux heures ensemble ; elles m’ont profondément marquée.

 

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InfoMatin s’est imposé en quelques mois dans le paysage de la presse quotidienne. Son prix (3 francs au lieu de 6 ou 7 pour ses concurrents), son format novateur et l’impression tout en couleur semblent accrocher le public visé. Certes, les ventes restent insuffisantes pour prétendre à un équilibre mais tous les espoirs sont permis : à l’été 94, le journal a vu entrer au capital un nouvel actionnaire, et l’homme est d’envergure. Le patron désormais, c’est André Rousselet, fraîchement débarqué de Canal +, la chaîne qu’il a créée dix ans auparavant.

Pour le moment, je n’ai pas d’inquiétudes. InfoMatin poursuit son bonhomme de chemin et tout va bien à Europe 1.

A priori, l’année 95 devrait être en tout point semblable à 94.

Mais tu as déjà deviné qu’elle ne le sera pas.

Retrouvailles

Tu as sans doute remarqué qu’il était presque plus important aujourd’hui de savoir rédiger un CV  que de savoir faire son métier. C’est un exercice que je ne maîtrise pas du tout, probablement parce qu’il fut une époque où ce n’était pas nécessaire.

J’ai vendu des articles, proposé des sujets, sans être obligée de séduire à travers une image que, de toute façon, je n’ai jamais su construire.

En novembre 1993, à 39 ans, je m’y colle pour la première fois.

Je viens de lire dans Libération qu’un nouveau quotidien était en gestation. L’article est succinct. Il mentionne une équipe « menée par des hommes issus du marketing et de la publicité » et un journal élaboré au terme d’une étude sur « les jeunes urbains actifs non lecteurs de quotidiens ».

C’est un drôle de pari car le bon vieux réflexe matinal du passage au kiosque a du plomb dans l’aile : après l’enterrement du Matin, c’est le Quotidien de Paris qui vacille (il cessera de paraître définitivement en 1996) et cette désaffection n’est alors imputable ni aux chaînes d’info, ni à Internet. Pourquoi les lecteurs se font-ils de plus en plus rares, en particulier chez les jeunes ? La réponse de nos publicitaires, c’est qu’un journal c’est trop long, trop triste, et trop cher. Un nouveau concept forgé sur ce constat devrait restaurer l’appétence…

Je décide immédiatement d’écrire : je cherche une collaboration complémentaire à Europe 1 et je n’ai jamais su résister à l’odeur du neuf. Mais écrire à qui ? Comme Libé ne donne ni nom, ni adresse, j’appelle le journaliste au risque de me faire envoyer paître. Il est charmant et j’obtiens les renseignements.

Dès le lendemain j’expédie le fameux CV – tout bancal – à Marc Jézégabel, le rédacteur en chef, accompagné d’une lettre dans laquelle je propose mes services, évidemment pour le théâtre.

Dans les jours qui suivent j’y pense beaucoup, puis un peu moins, puis plus du tout.

Dans un secteur où les créations d’emplois sont pratiquement inexistantes, les postes se pourvoient par copinage, par relations. Je le sais, et je visualise parfaitement ma lettre froissée au fond d’une corbeille à papier.

Je me trompe.

Le coup de fil arrive fin décembre, une quinzaine de jours avant la parution du premier numéro. L’équipe est constituée mais si je veux piger, il y a des besoins en théâtre…

10 janvier 1994, le premier numéro d’InfoMatin. C’est une photo floue, glanée sur le Net, car je ne l’ai pas conservé.

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En renouant avec la presse écrite, je redécouvre un vrai bonheur, et la souffrance qui est son corollaire. Je te fais un aveu : depuis toujours, pour moi, écrire est douloureux. Chaque article bouclé est une petite montagne que j’ai déplacée. Je m’y attelle parce que ce n’est pas vain, il y a au bout, lorsque c’est terminé, une sensation que rien d’autre, jamais, n’a pu me procurer. La radio m’amuse, la télé me questionne, mais je n’ai de passion que pour le papier.

Avec InfoMatin, en plus, il me faut apprendre à gérer l’urgence. Jusque là, en quotidien, je n’ai connu que des « one shot » : mon tout premier article dans le Figaro, une pige pour le Matin, une autre pour Libération. Cette fois je rends plusieurs articles par semaine et il arrive, même en théâtre, que l’actualité soit chaude. Je me souviens, au tout début, de ma première « nécro ». Deux heures, montre en main, pour écrire un article de fond sur Jean-Louis Barrault… Sueurs froides… J’étais allée l’écrire sur place, au journal, parce qu’avant les mails et l’Internet, on ne pouvait que rendre les papiers en main propre.

 

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Je fais sans cesse la navette avec mes livraisons, stockées sur un support qui, à l’époque, est révolutionnaire. Ça s’appelle une disquette. Du coup, j’ai acheté un ordinateur, un Mac Performa d’occasion, une vraie pièce de musée ! La perte de temps est considérable car les locaux sont à Ivry, dans l’imprimerie du Monde, actionnaire du journal.

Entre mes articles, mes soirées au théâtre et mes interventions sur Europe 1, je suis à nouveau dans un tourbillon.

Et il n’y a que cette vie-là, qui me va.

Convalescence

Une année douce, voilà ce que sera 1993.

En réalité, je n’ai jamais si peu travaillé.

Trois fois par semaine, je débarque à Europe 1 vers minuit, les mains dans les poches et en sifflotant. Je n’écris rien, je n’ai pas le moindre papier.  Bien sûr, je sais de quoi je vais parler et j’y ai réfléchi, mais avec Christian Barbier tout se met en place naturellement, sur le mode de la conversation. Ce n’est pas de là que vient la difficulté.

A France Inter, seule face à mon micro, j’analysais les spectacles sans me soucier de ménager les susceptibilités. À Europe, il se trouve que je le fais face à des invités, la plupart du temps des acteurs de la pièce que je dois commenter.

Évidemment, on n’invite pas les plus mauvais, et en règle générale je n’ai pas envie de les dézinguer. Le hic, c’est qu’il y a des passages obligés car la radio est engagée dans des partenariats…

Lorsque je ne suis pas convaincue, je me contente de rester tiède. Inévitablement ça s’entend, mais ça passe.

Lorsque je suis révoltée par ce que j’ai vu, ça s’entend aussi, mais ça casse.

Je me souviens particulièrement d’un échange musclé avec Patrick Timsit qui avait fini par claquer la porte, irrité par mes remarques sur l’insanité de certains de ses sketches. C’était l’époque du fameux « chez le mongolien tout est bon sauf la tête » et la moitié de son show – estampillé Europe 1 – était à l’avenant. Insupportable.

J’ai pensé quelques fois que j’allais me faire taper sur les doigts. Ce n’est pas arrivé. Non seulement je n’ai jamais essuyé la moindre réflexion, mais en plus, dans ces moments conflictuels, Christian s’est toujours rangé de mon côté…

 

 

Le générique de l’émission de Christian Barbier, diffusé sur Europe 1 chaque soir à 23 h durant près de 30 ans (jusqu’en 1998)… 

 

En juillet je pars seule au festival d’Avignon, l’émission n’est pas délocalisée. Je commence par faire un repérage des cabines téléphoniques de la ville car c’est de là que j’appelle le soir en sortant du théâtre. Pourtant, si le citoyen lambda n’a toujours pas de téléphone mobile, la radio est déjà équipée et a proposé de m’en prêter un. J’ai refusé pour deux raisons.

La première, c’est que l’objet n’a rien à voir avec celui que l’on utilise aujourd’hui. Il est gros, encombrant.

La seconde – et de loin la plus importante – c’est que je ne veux pas avoir honte. Car Christian confond Avignon et Woodstock.

Je t’explique.

Traditionnellement, le spectacle d’ouverture du festival a lieu dans la Cour d’honneur du Palais des papes, donc en plein air, et il débute à 22 heures, lorsqu’il fait nuit. Cette année-là c’est le Dom Juan de Molière par la Comédie-Française et Christian voudrait que j’intervienne le soir-même. Je lui démontre que c’est impossible puisque l’émission se termine à une heure du matin, approximativement en même temps que le Dom Juan. Qu’à cela ne tienne, pour lui – qui n’a probablement jamais fréquenté le festival d’Avignon – il suffit que j’appelle de mon siège, avec le téléphone mobile….

Tu imagines ?

« Eh bien oui Christian, je suis en direct de la cour d’honneur, ce lieu mythique, emblématique d’un festival dont s’ouvre ce soir  la 47e édition, et je ne sais pas si vous l’entendez mais Dom Juan est en ce moment même en train de complimenter une paysanne qu’il vient de rencontrer… Comment Christian ?… Des huées ? Oui, effectivement… Non Christian, ce n’est pas pour le spectacle, c’est pour moi qui suis à deux doigts de me faire lyncher »…

Au théâtre, le seul bruit autorisé, c’est le rire. Tous les autres (toussotements, mouchages, bavardages…) sont immédiatement sanctionnés par une dizaine de regards furibards et des soupirs exaspérés. Au festival d’Avignon – dans les spectacles « officiels » – cette exigence est décuplée. Le public est en communion, un peu comme à la messe, et rompre le silence, c’est attenter à une sorte de religiosité. Bref, l’idée de cette intervention est complètement loufoque et je laisse le mobile à Paris…

A la rentrée, mon contrat est renouvelé pour l’année. C’est bien, mais c’est insuffisant.

Jusque-là, mon salaire d’Europe 1 était complété par mes droits d’auteurs de France Inter, toujours perçus avec un an de décalage. Mais cela va s’arrêter et, au-delà de l’aspect financier, je suis en manque d’aventure.

C’est en lisant un petit article dans Libé que je vais la trouver.

 

Passage à vide

Il y a quelque temps, alors que je discutais avec un apprenti journaliste et que je le sondais sur ses espérances, avec toute la force de sa conviction il s’est exclamé : « je veux réussir ! ». Je lui ai renvoyé une question que je ne m’étais jamais posée. Pour un journaliste, qu’est-ce que ça veut dire « réussir » ? Comme il n’arrivait pas à préciser, j’ai avancé les critères ordinaires.  L’argent ? la notoriété ? Il bredouillait, comme je l’aurais fait à son âge.

Aujourd’hui, s’il me fallait vraiment répondre, je dirais que « réussir », c’est d’abord ne pas perdre en route le petit ressort qui propulse vers ce métier. Que c’est accepter les galères, mais jamais les corvées. Que c’est trouver sa place, être là où l’on a envie d’être et s’y voir reconnu.

Je suis loin de cet objectif en cette rentrée de 1992, car même si ce n’est pas en ces termes que je le formule, j’ai le sentiment d’avoir tout raté.

Jusque-là, je suis parvenue à prendre chaque coup du sort comme une invitation à rebondir, mais cette fois je ne peux pas. Je suis sonnée comme le boxeur qui sort vaincu d’un combat dont le résultat a été truqué. On s’est payé ma tête – dans tous les sens du terme – pour l’offrir en pâture à la vanité d’un minable, et face à l’imposture, je suis humiliée de n’avoir rien pesé.

J’ai tout perdu d’un coup : l’émission et le Masque et la plume.

Au Masque, on ne peut pas être Sylvie Nicolet tout court, il faut appartenir à un média. Jérôme Garcin ira voir Pierre Bouteiller pour lui dire qu’il veut me garder, qu’il faut qu’il me trouve quelque chose. En vain. Je ne saurai jamais comment il s’y est pris mais le vieux producteur a soigné son travail de sape…

Je devrais faire comme d’habitude, chercher, fouiner, être en alerte, prête à bondir sur le premier sujet, mais je n’y arrive pas. Je ne suis même plus visible, je me terre.

C’est aussi le moment où prend fin ma collaboration avec France Télécom. La nouvelle direction ne mise plus sur la vidéo, et je ne peux pas lui donner tort. Ce journal interne coûte cher et force est de constater que plus personne ne le regarde…

Je sais gré à François Bachy de continuer à m’inviter sur TF1 pour participer à 7 arts à la Une, mais c’est une goutte d’eau dans la mer.

J’ai 38 ans et la certitude que c’est terminé, que ça ne repartira jamais.

Cela va durer quelques mois. Combien de temps serais-je restée paralysée s’il n’y avait pas eu ce coup de fil ?

J’ai du mal à y croire, tant je n’attends plus rien. Allo, c’est Europe 1. Ah ? Oui, pour l’émission du soir, Christian Barbier cherche une chroniqueuse, sur le théâtre. Vous seriez disponible ? Ben… Oui…

Avec Christian Barbier et Paule Couderc, un soir en direct des Molières.

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J’apprends que c’est Fabienne Pascaud qui a donné mon nom. C’est elle qui jusqu’alors assurait la chronique mais c’est inconciliable avec ses nouvelles fonctions à Télérama. Je suis soufflée car je ne la connais pas. Nous nous croisons dans les théâtres mais n’avons jamais échangé deux mots. C’est une journaliste pour qui j’ai de l’estime et c’est exactement ce dont j’avais besoin. Je l’appellerai pour la remercier mais elle ne saura pas qu’elle a été providentielle.

Christian Barbier est adorable, Paule Couderc, son indispensable assistante aussi. Trois fois par semaine, en sortant du théâtre, je file à l’émission. En taxi. J’ai un numéro d’abonné, j’appelle, je ne paie pas. C’est un détail, mais ça te scotche quand tu sors du service public (auquel je n’ai jamais, vraiment jamais, soumis une note de frais). Quand j’arrive dans le hall, les huissiers me saluent, m’appellent par mon prénom. A la Maison de la radio, tu peux entrer tous les jours et durant des années par la porte A, B, C ou F, si on t’adresse la parole, au mieux c’est pour te demander ton badge… Dans le studio, on trinque avec les invités car il y a un bar. Certes, j’ai vu des comédien(ne)s en abuser, sortir en gueulant et en titubant, mais la plupart du temps, c’est juste convivial.

Je suis bien. C’est pile poil le boulot qu’il me fallait pour me réconcilier avec moi-même et avec le métier.

Je vais pouvoir repartir à l’attaque.